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attacha sur Rubens des regards où se révélait plus que la curiosité : mais cette exaltation ne dura qu'un moment. Le moine baissa les yeux vers la terre, croisa sur sa poitrine les bras qu'il avait élevés vers le ciel dans un moment d'enthousiasme, et il répéta :

“ L'artiste n'est plus de ce monde.”

“Son nom, mon père, son nom, que je puisse l'apprendre à l'univers, que je puisse lui donner la gloire qui lui est due !"

Le moine tremblait; une sueur froide coulait de son front sur ses joues amaigries, et ses lèvres se contractaient convulsivement, comme prêtes à révéler le mys tère dont il possédait le secret.

“Son nom, son nom ?” répéta Rubens.
Le moine.fit de la main un geste solennel.

“ Ecoutez-moi," dit-il; vous m'avez mal compris : Je vous ai dit que l'auteur de ce tableau n'était plus de ce monde; mais je n'ai point voulu dire qu'il fût mort.”

66 Il vit! il vit! Oh! faites-le-nous connaître ! faites-le-nous connaître !"

6. Il a renoncé aux choses de la terre: il est dans un cloître, il est moine.”

“ Moine! mon père ! moine! Oh! dites-moi dans quel couvent; car il faut qu'il en sorte. Quand Dieu marque un homme du sceau du génie, il ne faut pas que cet homme s’ensevelisse dans la solitude. Dieu lui a donné une mission sublime, il faut qu'il l'accomplisse. Nommez-moi le cloître où il se cache, et j'irai l'en retirer et lui montrer la gloire qui l'attend ! S'il me refuse, je lui ferai ordonner par notre saint-père le Pape de rentrer dans le monde et de reprendre ses pinceaux. Le Pape m'aime, mon père, le Pape écoutera ma voix.”

“ Je ne vous dirai ni son nom, ni le cloître où il s'est réfugié," répliqua le moine d'un ton résolu.

“Le Pape vous en donnera l'ordre !” s'écria Rubens exaspéré

“ Ecoutez-moi,” dit le moine, " écoutez-moi, au nom du Ciel! Croyez-vous que cet homme, avant de quitter le monde, avant de renoncer à la fortune et à la gloire, n'ait point fortement lutté contre une résolution semblable? Croyez-vous qu'il n'ait point fallu d'amères déceptions, de cruelles douleurs, pour qu'il reconnût enfin, dit-il, en se frappant la poitrine, que tout ici-bas n'était que vanité ? Laissez-le donc mourir dans l'asile qu'il a trouvé contre le monde et ses désespoirs. Du reste, vos efforts n'aboutiraient à rien : c'est une tentation dont il resterait victorieux, ajouta-t-il en faisant le signe de la croix ; car Dieu ne lui retirera point son aide ; Dieu qui, dans sa miséricorde, a daigné l'appeler à lui, ne le chassera point de sa présence.”

Mais, mon père, c'est à l'immortalité qu'il renonce.” “L'immortalité n'est rien en présence de l'éternité.”

Et le moine rabattit son capuchon sur son visage et changea d'entretien de manière à empêcher Rubens d'insister davantage.

Rubens sortit du cloître avec son brillant cortége d'élèves, et tous retournèrent à Madrid, rêveurs et silencieux.

Le prieur, rentré dans la cellule, se mit à genoux sur la natte de paille qui lui servait de lit, et fit à Dieu une fervente prière.

Ensuite il rassembla des pinceaux, des couleurs et un chevalet gisant dans sa cellule, et les jeta dans la rivière qui passait sous ses fenêtres. Il regarda quelque temps avec mélancholie l'eau qui entrainait ces objets avec elle.

Quand ils eurent disparu, il vint se remettre en oraison sur sa natte de paille et devant son crucifix de bois.

MIEUX QUE ÇA.

L'EMPEREUR Joseph II. n'aimait ni le faste ni le luxe de l'appareil. Un jour qu'il était allé, dans une calèche à deux places, faire une promenade aux environs de Vienne, il fut surpris par la pluie. Un piéton, qui regagnait aussi la capitale, fait signe au conducteur d'arretêr, ce que Joseph II. fait aussitôt.

Monsieur,” lui dit le militaire, (car c'était un sergent,) "y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander une place à côté de vous ? cela ménagerait mon uniforme que je mets aujourd'hui pour la première fois.”

Ménageons votre uniforme, mon brave,” lui dit Joseph, “et mettez-vous là. D'où venez-vous ?”

“ Ah !” dit le sergent, “je viens de chez un gardechasse de mes amis, où j'ai fait un fier déjeûner.'

“Qu'avez-vous donc mangé de si bon ?” “ Devinez.” “Que sais-je, moi, une soupe à la bière ?” “ Ah! bien, oui, une soupe; mieux que ça.” “ De la choucroute ?" 6 Mieux que ça." “ Une langue de veau ?”. “Mieux que ça, vous dit-on.” “Oh! ma foi, je ne puis plus deviner,” dit Joseph.

“ Un faisan, mon digne homme, un faisan tiré sur les plaisirs de Sa Majesté,” dit le camarade en lui frappant sur la cuisse.

Comme on approchait de la ville, et que la pluie tombait toujours, Joseph demanda à son compagnon où il voulait qu'on le descendît.

Monsieur, je craindrais d'abuser de ...."

Non, non,” dit Joseph, “ votre rue ?” Le sergent, indiquant sa demeure, demanda à connaître celui dont il recevait tant d'honnêtetés.

“A votre tour,” dit Joseph, “ devinez.”
“ Monsieur est militaire, sans doute ?"
" Comme dit monsieur."
- Lieutenant ?”
“ Ah! bien oui, lieutenant; mieux que ça."
“ Capitaine ?"
6 Mieux que ça."
“ Colonel, peut-être ?”
“Mieux que ça, vous dit-on.”

“ Comment diable,” dit l'autre en se rencognant aussitôt dans la calèche, “ seriez-vous feld-maréchal ?"

66 Mieux que ça."
“Ah! mon Dieu, c'est l'Empereur !"

Il n'y avait pas moyen de tomber à genoux dans la voiture ; l'invalide se confond en excuses, et supplie l'Empereur d'arrêter pour qu'il puisse descendre.

“ Non pas,” lui dit Joseph ; " après avoir mangé mon faisan, vous seriez trop heureux de vous débarrasser de moi aussi promptement ; j'entends bien que vous ne me quittiez qu'à votre porte.” Et il l'y descendit.

DIX MILLE LIVRES DE RENTE.

QUAND j'avais dix-huit ans-je vous parle d'une époque bien éloignée-j'allais, durant la belle saison, passer la journée du dimanche à Versailles, ville qu'habitait ma mère. Pour m'y transporter, j'allais, presque toujours à pied, rejoindre sur cette route une des petites voitures qui en faisaient alors le service.

En sortant des barrières, j'étais toujours sûr de trouver un grand pauvre qui criait d'une voix glapissante: “ La charité, s'il vous plaît, mon bon Monsieur !" De son côté, il était bien sûr d'entendre résonner dans son chapeau une grosse pièce de deux sous.

Un jour que je payais mon tribut à Antoine,—c'était le nom de mon pensionnaire—il vint à passer un petit monsieur poudré, sec, vif, et à qui Antoine adressa son memento criard. Le passant s'arrêta, et, après avoir considéré quelques moments le pauvre : paraissez," lui dit-il,“ intelligent et en état de travailler : pourquoi faire un si vil métier ? Je veux vous tirer de cette triste situation et vous donner dix mille livres de rente.” Antoine se mit à rire et moi aussi. tant que vous le voudrez,” reprit le monsieur poudré,

mais, suivez mes conseils : j'ai été aussi pauvre que vous; mais, au lieu de mendier, je me suis fait une hotte avec un mauvais panier, et je suis allé dans les villages et dans les villes de province, demander, non pas des aumônes, mais de vieux chiffons, qu'on me donnait gratis, et que je revendais ensuite, au bon prix, aux fabricants de papier. Au bout d'un an, je ne

c. Vous me

6 Riez

vous

*

demandais plus pour rien les chiffons, mais je les achetais, et j'avais en outre une charrette et un âne pour faire mon petit commerce.

Cinq ans après, je possédais trente mille francs, et j'épousais la fille d'un fabricant de papiers, qui m'associait à sa maison de commerce peu achanlandée, il faut le dire ; mais j'étais jeune encore, j'étais actif, je savais travailler et m'imposer des privations. A l'heure qu'il est, je possède deux maisons à Paris, et j'ai cédé ma fabrique de papier à mon fils, à qui j'ai enseigné de bonne heure le goût du travail et le besoin de la persévérance. Faites comme moi, l'ami, et deviendrez riche comme moi.” *

In 1815, pendant mon exil à Bruxelles, j'entrai un jour chez un libraire pour y fair emplette de quelques livres. Un gros et grand monsieur se promenait dans le magasin, et donnait des ordres à cinq ou six commis. Nous nous regardâmes l'un l'autre comme des gens qui, sans pouvoir se reconnaître, se rappelaient cependant qu'ils s'étaient vus autrefois quelque part. Monsieur,” me dit à la fin le libraire, “il y a vingt-cinq ans, n'alliezvous pas souvent à Versailles, le Dimanche ?”

“ Quoi! Antoine, c'est vous !” m'écriai-je. “ Monsieur,” répliqua-t-il,“ vous le voyez, le vieux monsieur poudré avait raison ; il m'a donné dix mille livres de rente.”

A. ARNAULT.

UNE TROMBE EN MER.

Nous étions à cent lieues environ de Saint-Domingue. Depuis que nous avions quitté les côtes de France, aucun événement n'avait marqué notre navigation.

L'Océan, éclairé par les rayons du soir, ressemblait à un champ immense que labourait rudement le navire. Un spectateur, placé à distance, eût pu croire, sans doute, que nous allions être réduits en cendres en atteignant ce foyer enflammé; et, ce qui complétait cette scène merveilleuse et magique, c'est que l'ombre allongée du navire, avec ses agrès, que la mobilité des

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