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Regardez plutôt les tableaux, les portraits de ces phénomènes, qu'on expose en dehors pour allécher les curieux, tantôt c'est un enfant mâle qui a au moins douze pieds de circonference ; tantôt c'est une femme haute comme une maison et barbue comme un sapeur ; c'est un géant terrible et fort comme Polyphème, qui parle vingt-deux langues, comme M. le Docteur

; c'est un nain dont on vous montre la main mignonne par une petite ouverture, et qui tiendrait tout entier dans votre chapeau ; c'est un anthropophage aux yeux ardens, qui assomme un tigre, à grands coups de massue ; ou bien encore, c'est une fille sauvage, reine ou princesse pour le moins, qui perce un ours de ses flèches.

La foule est là, béante d'étonnement, qui regarde avec admiration sur la toile des lions de mer, écumans de rage, des serpens gigantesques broyant des buffles dans leurs replis, des crocodiles démesurés mâchant les hommes comme une feuille de tabac.

Mais soudain la scène change. Des musiciens arrivent, et un effroyable charivari commence, qui met tout le quartier en rumeur. Entendez-vous les sons aigus du tifre, qui se font jour à travers les éclats de la trompette, la voix criarde du violon, le bruit retentissant des cymbales, et le tonnerre de la grosse caisse ? Femmes, enfants, vieillards, hommes faits, accourent à l'appel de cet orchestre barbare ; tous les yeux sont fixés sur celui qui tient les cymbales ; heureux mortel ! C'est un sauvage des bords de la Seine, un Caraïbe du faubourg St. Marceau, dont la figure disparaît aux trois quarts sous une ample barbe postiche, qui porte un diadême de plumes sur la tête, qui a les jambes et les bras couverts d'un sale tricot, couleur de chair. C'est le héros de la fête, il éclipse tout ; il n'y a de regards que pour lui.

Et admirez son aplomb : il n'en est nullement embarrassé : il est habitué à l'admiration des hommes et à celle des femmes ; il est blasé là-dessus

; il n'y fait plus attention : il n'est occupé qu'à bien faire sa partie dans le mélodieux concert.

Quand cette musique enragée a duré assez long-tems, et que l'assemblée est suffisament nombreuse, le maître paraît sur les planches. Le costume du maître consiste en une redingote usée, et un vieux chapeau rond, bien gras et placé sur le coin de l'oreille : l’air imposant, la voix rauque, et les mains sales, sont de rigueur. Écoutons!

“Faut voir çà, Messieurs et Dames ! un phénomène unique, admirable, indubitable, incomparable ! une femme sauvage qui mange de la viande crue comme nous mangeons de la viande cuite ! Cette demoiselle,” (il frappe sur le tableau avec une baguette)—“ cette demoiselle, âgée de dix-huit ans environ, et parfaitement belle, comme vous voyez,” (il frappe de nouveau sur le tableau,) “ a été trouvée il y a quinze ou seize mois, dans les forêts de la Lithuanie. Elle vivait comme les animaux ; elle ne parlait pas, grimpait sur les arbres, et vivait de chasse, déchirant sa proie avec ses ongles, et la mangeant sans cuisinier, comme les bêtes féroces. On a eu beaucoup de peine à la prendre, et on n'a jamais pu l'habituer à une autre nourriture. voulez vous donner la peine d'entrer, Messieurs et Dames, vous verrez cette demoiselle,” (nouveau coup sur le tableau), “manger avec avidité de la chair crue, de la viande de boucherie. Elle a été vue de toutes les cours de l'Europe ; elle a eu l'honneur de travailler devant leurs Majestés l’Empereur de Russie, l'Empereur d'Autriche et le roi de Prusse ! Ceci est vraiment rare et curieux ! Allons, Messieurs et Dames, on va commencer à l'instant même, prenez vos billets ; il n'y aura pas place pour tout le monde ! c'est un phénomène vivant, un phénomène sans pareil ! et pour le voir, qu'est-ce qu'il en coûte ! la simple bagatelle de deux

Si vous

sous !

A Paris, on peut faire un cours d'histoire naturelle dans la rue. On

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trouve tous les animaux de l'Arche. Les couleuvres sont l'attribut des marchands de cirage, ainsi que les petits oiseaux qu'on fait tenir immobiles en leur tordant le cou. Le marchand de cirage se sert de ses bêtes pour en attraper d'autres, absolument comme les oiseleurs. En général, le marchand de cirage est un jeune homme au regard assuré, un beau parleur, improvisant facilement, prompt à la riposte, et accoutumé aux orages de la place publique.

Quand il se voit entouré d'un respectable cercle de badauds il élève la voix : “Nous allons tout à l'heure, Messieurs, faire danser le grand serpent rouge ; (mouvement marqué de curiosité dans l'assemblée)

mais, avant de faire danser le grand serpent rouge, qui est là, dans la mousse, au fond de ce coffre, j'aurai l'honneur de rappeler à l'aimable société que je suis tous les jours sur cette place, et que j'y débite avec un succès toujours croissant l'incomparable cirage de M. Auger.” (Ici la moitié de l'auditoire s'en va; le marchand lance sur les déserteurs un regard de courroux et de mépris, mais sans interrompre son discours.) “ Ce cirage, avantageusement connu en France et même en Europe, est le seul qui prenne par-dessus les corps gras. Que quel qu'un de vous” (l'orateur, en disant ces mots, parcourt de l'ail les chaussures de la société) “ que quelqu'un de vous veuille bien donner son pied : il n'en coûte rien, c'est pour mettre mon cirage à l'épreuve." (Un maçon s'avance, et pose sur un petit tabouret son gros soulier tout blanc de chaux ; l'orateur continue, tout en retroussant le pantalon et les guêtres du maçon.) “ Tenez, Messieurs ! je crois que je ne serai démenti par personne, si je dis qu'il est impossible de voir une chaussure plus sale que celle de Monsieur. Cette chaussure n'a pas été cirée depuis six mois au moins ; il y a dessus une triple couche de boue et de plâtre.” (Ainsi parlant, il gratte le soulier aves ses ongles.) “Et cependant, Messieurs, vous allez voir le brillant que j'obtiens ! Je commence par graisser la chaussure de Monsieur.” (Il prend en effet un bout de chandelle ou un peu de saindoux, et graisse le soulier.) Messieurs ! vous voyez que ceci est bien un corps gras que j'étends sur la chaussure de Monsieur." (L'audio, toire est profondément attentif, et donne tous les signes du plus vif intérêt. Le marchand crache sur un pain de cire, empâte sa brosse à faire reluire, et se met à l'æuvre tout en poursuivant sa harangue.) “Ceci, Messieurs, est l'affaire d'un instant, et voici le brillant

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que j'obtiens." (Il brosse, brosse des deux mains, et quand il a rendu bien noir et bien luisant le bout et le dessus du soulier, tandis que tout le reste demeure blanc, il demande l'autre pied, et y fait la même opération.) “Voilà, Messieurs, la qualité de mon cirage. A présent, combien vends-tu ton cirage ?" (Remarquez la hardiesse de ce tutoiement, et celle de ce trope par lequel il s'adresse brusquement à lui-même la question que doit naturellement lui faire la société.) “ J'en ai à tous les prix. J'ai des pains de trois sous pour la commodité des personnes ; j'en ai à six sous, qui en contiennent trois comme ceux de trois sous ; j'en ai à douze sous, qui en contiennent trois comme ceux de six. Il faudrait vraiment, Messieurs, n'avoir pas trois sous dans sa poche ou n'être pas amateur de la propreté pour se passer de mon cirage. Vous me direz qu'un ouvrier qui va à son ouvrage n'a pas besoin d'être élégant. J'en conviens, Messieurs ! Mais les Dimanches on est pourtant bien aise d'avoir une chaussure propre ; et avec un pain de trois sous je garantis que vous pouvez entretenir votre chaussure pendant six mois. Voyons, messieurs, qui est-ce qui en désire ?” (un compère s'avance avec trois sous.) " Encore un de trois sous à Monsieur.” (C'est la première personne qui en demande.) Qui est-ce qui en désire encore ?”—Le pauvre diable a beau s'égosiller, personne ne répond. Un individu se détache de la masse, puis un autre, puis un troisième ; le groupe s'éclaircit se disperse à l'exception de deux ou trois benêts qui attendent patiemment la danse du grand serpent rouge ; et le maçon s'en retourne tranquillement dans la rue de la Mortellerie, avec ses deux fractions de soulier cirées.

Quelle est cette dame, en chapeau à plumes, debout dans un cabriolet, à découvert, avec ces beaux Messieurs à pied en habits rouges ? c'est un empirique, un docteur en jupon. Elle possède de merveilleux secrets ; elle a des drogues pour toutes les maladies ! elle connaît des simples de tout genre ; elle a découvert la panacée, la fontaine de jouvence. Achetez de son vulnéraire, dictame universel qui guérit tout : achetez

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Il a une

de son baume, achetez de sa camomille, achetez de sa bourrache. Elle parcourt le monde par humanité ; elle ne fait que passer par cette ville ; elle a sauvé de maladies mortelles le grand Lama, le grand Mogol, l'Empereur de Maroc.

Et les vieilles commères, et les crédules campagnards, et les innocens conscrits, séduits par le pathos de la vendeuse d'orviétan, échangent leur pauvre argent contre de l'herbe, au milieu des fanfares triomphales des Messieurs en habits rouges.

Poursuivons. Autre enjôleur. C'est un dentistepédicure. Il a un onguent vert qui guérit radicalement les cors. Il a une pommade rouge qui guérit toute brûlure, et qui fait pousser les cheveux ; son Gille vous la passe sous le nez avec une spatule. petite pierre noire qui est un remède souverain contre l'odontalgie. Il égalise, cautérise, sépare, extrait les dents ; il confectionne des dents artificielles, qu'on ne lui paie qu'après en avoir essayé la mastication. Il est approuvé par l'École de Médecine. Doutez-vous de ses talens ? il en a des preuves. Il a des chapelets de dents canines et molaires, dont il s'enveloppe, et qui font plusieurs fois le tour de son corps.

Messieurs," dit-il avec un noble fierté, "y a-t-il quelqu'un d'entre vous qui ait mal aux dents ? Veuillez m'honorer de votre confiance. C'est sans efforts, sans douleur.” On ne le sent même pas. Long-temps tout le monde reste immobile ; à la fin, un pauvre diable s'avance, la figure empaquettée, la joue gonflée comme un ballon. On l'assied. C'est une grosse dent de la mâchoire inférieure, toute cassée. L'opérateur empoigne une tenaille de maréchal-ferrant. La dent est saisie. Voilà l'instant dramatique, l'instant décisif, un cri s'entend, une secousse est donnée, secousse effroyable, qui déracinerait un chêne, qui arracherait une montagne de sa base ; le patient, la chaise, le gille qui s'y cramponne tout est ébranlé, tout est enlevé par le bras de fer de l'impitoyable chirurgien. Enfin, la dent rebelle, la dent récalcitrante demeure au bout de l'instrument avec une bonne portion de l'os maxillaire. Ignoble spectacle ! scène de boucherie et de torture ! véritable exécution à

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