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rière : c'était Rask. A un signe de son maître il avait sauté de la crevasse sur la plate-forme, et sa gueule me retenait puissamment par les basques de mon habit. Ce secours inattendu me sauva. Habibrah avait consumé tout sa force dans son dernier effort; je rappelai la mienne pour lui arracher ma main. Ses doigts engourdis et roides furent enfin contraints de me lâcher ; la racine, si longtemps tourmentée, se brisa sous son poids ; et, tandis que Rask me retirait violemment en arrière, le misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade, en me jetant une malédiction que je n'entendis pas, et qui retomba avec lui dans l'abîme.

VICTOR HUGO. (Scène tirée du Bug-Jargal.)

THOMAS MORUS.

Si la foule des humains, toujours si légère et si égoïste, se sentit émue de l'arrestation de Thomas Morus, quelle douleur n'atteignit pas le coeur d'un ami fidèle et sincère ! quelles alarmes ne vinrent point le presser et le saisir au coin du foyer domestique, dans la paix de cette retraite où il était enseveli, lorsque la voix du dehors et l'indignation publique lui apprirent qu'il était ainsi frappé dans toutes ses affections ! Car lui aussi, habitant d'une terre éloignée, aimait Morus ! Il l'avait vu, et aussitôt son cour avait volé vers lui. Qui expliquera ce mystère sublime, ce secret de Dieu, cette sympathie admirable et singulière, qui révèle une âme à une autre âme, et n'a besoin ni de mots, ni de sens, ni de langue, ni de gestes, pour se comprendre et s'exprimer? “Car,” disait Morus, "je n'eus pas plutôt vu Pierre Giles que je l'aimai pour toujours, et comme si je l'avais toujours aimé. Alors j'étais à Anvers, envoyé par le roi pour traiter avec le prince d'Espagne ; j'attendais de jour en jour la fin des négociations, et,

depuis quatre mois que j'étais éloigné de ma femme et de mes enfants, et que je me sentais pressé du besoin de les revoir et de les embrasser, je ne pouvais me résoudre encore à la pensée de le quitter. Sa conversation facile et enjouée remplissait agréablement mes loisirs ; les heures, les jours, auprès de lui, n'étaient pour moi que des instants, et qu'ils s'écoulaient rapidement!... A la fleur de son âge, il possédait déjà une vaste érudition ; son âme surtout, son âme si belle, supérieure à son génie, me fit concevoir pour lui un attachement aussi vif qu'inviolable. La candeur, la simplicité, la douceur, un penchant naturel à rendre service, une modestie peu commune, une prudence à l'épreuve, toutes ces vertus enfin qui concourent ensemble à former le héros citoyen, se trouvaient réunies en lui seul, et il m'eût été impossible de rencontrer dans le monde entier un être plus digne d'inspirer l'amitié, plus fait pour en sentir et en apprécier tous les charmes."

Tel il parlait devant ses enfants, et leur racontait combien l'éloignement de cet ami lui était pénible; souvent, pendant les longues nuits de l'hiver, quand le vent soufflait au dehors et que la neige tombait par flocons, il posait sa main sur son front, et sa pensée traversait les mers. Il revoyait Anvers et son large port couvert de navires chargés de richesses ; ses toits élevés, et ses longues rues, et cette belle église de Nôtre-Dame, et cette place en face, où il se promenait si souvent avec son ami ; puis il entrait dans la maison de Pierre Giles, il traversait sa cour, il montait son escalier, il le trouvait là, seul ou au milieu de sa famille; il lui semblait qu'il l'attendait, qu'il allait pouvoir se livrer au charme de son entretien. Puis un cri d'enfant, le mouvement d'une chaise, venait tout d'un coup effacer cette image, dissiper cette douce illusion, et le rappeler à la réalité de la distance qui les séparait. Alors un mouvement de peine et de chagrin se peignait dans tous ses traits, et sa fille, à qui rien des pensées de son père n'échappait, prenait sa main et lui disait : “Mon père, tu penses à Pierre Giles.”

Avide des moindres détails, accueillant indistinctement tout, marchands, étrangers, voyageurs, Pierre Giles, de son côté, s'efforçait, par tous les moyens possibles, d'avoir des nouvelles de Thomas Morus. Dès qu'une voile paraissait sur l'horizon et qu'un navire s'arrêtait a l'entrée du port, on voyait aussitôt cet illustre citoyen courir sur la jetée, et y demeurer obstinément jusqu'à ce qu'il eût reconnu que le navire ne venait point d'Angleterre; ou bien il attendait, confondu dans la foule, le moment où le vaisseau abordait. Hélas ! depuis plusieurs mois, tout ce qu'il apprenait augmentait ses inquiétudes, et il cherchait vainement à les calmer. Déjà il avait annoncé à ses enfants qu'il ferait un voyage en Angleterre pour aller voir son ami, lorsque la fatale nouvelle de l'emprisonnement de Morus lui parvint.

Alors il n'écouta plus rien, il se chargea de tout l'or que son coffre renfermait, et il courut sur le port, où il se jeta dans le premier vaisseau qu'il trouva.

“O mon ami,” s'écriait-il,“ si je pouvais t'arracher de leurs mains! Cet or, peut-être, m'ouvrira ta prison ? Qu'ils te donnent à moi, que ma maison devienne la tienne, et que mes proches soient les tiens; oublie ton ingrate patrie; la mienne t'accueillera avec transport.

Ainsi avait-il dit, et depuis deux jours le vaisseau qui le portait cinglait rapidement vers l'Angleterre ; le vent était favorable, une brise légère semblait le faire voler sur la surface des flots.

Pierre Giles, assis sur le tillac, le dos appuyé contre le mât, tenait ses yeux fixement vers le nord, sans cesse trompés par la forme bizarre des

nuages semblaient se plonger dans la mer. Il s'écriait continuellement : “ Capitaine, voici la terre !" mais le vieux pilote souriait en dirigeant la barre, et, se penchant de côté en homme habitué à savoir ce qu'il disait, inclinait légèrement une épaule et répondait : seigneur passager!"

“ Hélas ! on le juge peut-être maintenant,” se disait à chaque instant Pierre Giles; “si j'étais là, je courrais, je demanderais, je supplierais. Et sa fille, qu'on dit si

bleus qui

« Pas encore,

belle, si bonne, dans quelle douleur ne doit-elle pas être plongée! toute cette famille et ces jeunes enfants privés d'un tel père !" Et il ne pouvait se calmer un moment; il se levait, marchait en avant sur le vaisseau ; il lui semblait que ce vaisseau qui fendait l'air demeurait immobile et qu'il n'avançait point. “Une heure de retard,” reprenait-il, “et peut-être il ne sera plus temps ! Qu'ils le bannissent; au moins, je saurai bien le retrouver...

LA PRINCESSE DE CRAON.

LE ROI ALFRED AU CAMP DE ROLLON.

Au milieu de la nuit, des guerriers qui veillaient pour la garde du camp entendirent tout près d'eux les sons harmonieux d'une harpe ; et, bientôt après, une voix pleine d'expression chanta, en langue scandinave, les hauts faits des Danois, et la gloire de Rollon. Surpris, émerveillés de rencontrer, dans un pays ennemi, un partisan de leur nation, ils appellent le chanteur, et dans leur enthousiasme, l'invitent à entrer dans le camp. Il ne se fit pas prier; et le reste de la nuit il charma, par ses chants, l'ennui des sentinelles. Quand le jour vint, il fut accueilli, fêté par tous les Danois : il fallait que, dans chaque tente, il bût et chantât.

Rollon lui-même voulut entendre le fameux joueur de harpe, et le fit appeler dans sa tente. Nous fûmes frappés de la physionomie grave et noble de ce singulier personnage. Mais quel puissant intérêt il inspira à Rollon quand il se mit à chanter les malheurs du roi Alfred, banni par d'ingrats sujets. Il le peignit errant dans les forêts, arrachant de la terre, pour se nourrir, des racines amères. Il nous dit ensuite comment, poursuivi par l'un des usurpateurs de son trône, il s'était réfugié dans la cabane d’un misérable porcher ; comment il fut forcé de mener ses porcs dans les marais, et souvent de partager avec eux le reste des mets grossiers que le porcher leur abandonnait.

A ce récit, les yeux de Rollon exprimèrent la pitié, l'indignation. “Oh!” s’écria-t-il, “s'il m'était donné de venger l'injure de ce roi, dont on m'a vanté si souvent l'esprit et la sagesse! Mais où le trouver? Que sera-t-il devenu ? ..."

Le joueur de harpe jeta les yeux autour de lui ; et voyant qu'il n'y avait dans la tente nul autre guerrier que Rollon et moi; il nous dit: “ Je suis Alfred !”

A ces mots, Rollon lui tendant les bras: “Viens, mon respectable hôte, viens que je te presse sur mon ceur, en attendant que je replace une couronne sur ta tête."

Am. DUVAL.

LE CHEF D'EUVRE ANONYME.

Un jour, Rubens, parcourant les environs de Madrid, entra dans un couvent de règle fort austère, et remarqua, non sans surprise, dans le cheur pauvre et humble du monastère, un tableau qui révélait la mort d'un moine. Ce tableau était peint d'une manière sublime. Rubens appella ses élèves, leur montra le tableau, et tous partagèrent son admiration.

“Et quel peut être l'auteur de cette cuvre?” demanda Van Dyck, l'élève favori de Rubens.

“Un nom est écrit au bas du tableau, mais on ne peut le déchiffrer,” répondit Van Shulden.

Rubens fit engager le prieur à venir lui parler, et demanda au vieux moine le nom de l'artiste auquel il devait son admiration.

“Le peintre n'est plus de ce monde.” “ Mort !” s'écria Rubens.

Mort!...

Et

personne ne l'a connu jusqu'ici, personne n'a redit avec admiration, son nom qui devait être immortel, son nom devant lequel s'effacerait peut-être le mien ! Et pourtant,” ajouta l'artiste, avec un noble orgueil,“ pourtant mon père, je suis Paul Rubens."

A ce nom, le visage grave et pâle du prieur s'anima d'une chaleur inconnue, ses yeux étincelèrent, et il

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