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secourable a relevé la misère! Plus habile que Zeuxis et Polygnote, tu promènes tes pinceaux sur une toile impérissable ; tes couleurs sont vives, et conservent une fraîcheur éternelle. Ton pouvoir s'étend sur tout ce qui respire : l'animal qui rugit au fond des forêts, celui qui partage la retraite de l'homme, obéissent à tes saintes lois ; tous sont sensibles aux soins dont ils sont l'objet, tous flattent et caressent la main qui les protége ou qui leur donne la pâture. Fille aimable du bienfait, tu le fais renaître à ton tour ; tu ménages, dans l'ordre social, un doux échange de procédés et un commerce de tendres affections. L'être orgueilleux te regarde comme un poids accablant dont il cherche à se dégager à la première rencontre ; l'âme délicate et généreuse t'inscrit sur ses registres, comme une dette dont elle veut toujours payer les intérêts, et dont le capital ne doit jamais s'éteindre. Ils sont quelquefois pénibles, les sacrifices que tu imposes, mais l'estime de soi-même en adoucit l'amertume ; on se console en songeant qu'on a fait son devoir.

A. H. KÉRATRY.

LA CHARITÉ. LA religion, voulant réformer le coeur humain, et tourner au profit des vertus nos affections et nos tendresses, a inventé une nouvelle passion ; elle ne s'est servie, pour l'exprimer, ni du mot d'amour, qui n'est pas assez sévère, ni du mot d'amitié, qui se perd au tombeau, ni du mot de pitié, trop voisin de l'orgueil; mais elle a trouvé l'expression de charitas (charité), qui renferme les trois premières, et qui tient en même temps à quelque chose de céleste. Par là elle dirige nos penchants vers le ciel, en les épurant et les reportant au Créateur; par là elle nous enseigne cette vérité merveilleuse, que les hommes doivent, pour ainsi dire, s'aimer à travers Dieu, qui spiritualise leur amour, et n'en laisse que l'immortelle essence, en lui servant de passage.

Mais, si la charité est une vertu chrétienne, directe

ment émanée de l'Éternel et de son verbe, elle est aussi en étroite alliance avec la nature.

C'est à cette harmonie continuelle du ciel et de la terre, de Dieu et de l'humanité qu'on reconnaît le caractère de la vraie religion. Souvent les institutions morales et politiques de l'antiquité sont en contradiction avec les sentiments de l'âme. Le christianisme, au contraire, toujours d'accord avec les cœurs, ne commande point des vertus abstraites et solitaires, mais des vertus tirées de nos besoins et utiles à tous. Il a placé la charité comme un puits d'abondance dans les déserts de la vie.

“La charité est patiente," dit l'apôtre ; "elle est douce, elle ne cherche à surpasser personne, elle n'agit point avec témérité, elle ne s'enfle point. Elle n'est point ambitieuse ; elle ne suit point ses intérêts ; elle ne s'irrite point ; elle ne pense point le mal. Elle ne se réjouit point dans l'injustice ; mais elle se plaît dans la vérité. Elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout."

CHATEAUBRIAND.

LE SUICIDE.

Tu veux cesser de vivre : mais je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire ? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Malheureux ! troure-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu : que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.

Tu comptes les maux de l'humanité, et tu dis : La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers, et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature, avec ce qui ne souffre le mal que

par accident? La vie passive de l'homme n'est rien, et ne regarde qu’un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active et morale, qui doit influer sur tout son étre, consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l'honnête homme infortuné ; car ce n'est pas une modification passagère, mais son rapport avec son objet, qui la rend ou bonne ou mauvaise.

Tu t'ennuies de vivre, et tu dis : La vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras : La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui ; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.

Que sont dix, vingt, trente ans pour un être immortel ? La peine et le plaisir passent comme une ombre : la vie s'écoule en un instant ; elle n'est rien par elle-même ; son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose. Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien ; et si c'est un mal d'avoir vécu, ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir : car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination.

Le suicide est une mort furtive et honteuse, c'est un vol fait au genre

humain. Avant de le quitter, rendslui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien, je suis inutile au monde. Philosophe d'un jour! ignorestu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité, par cela seul qu'il existe ?

Jeune insensé ! s'il te reste au fond du coeur le moindre sentiment de vertu, viens que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tente d'en sortir, dis en toi-même: Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir ; puis, va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra demain, aprèsdemain, toute la vie. Si elle ne te retient pas, meurs, tu n'es qu'un méchant.

ROUSSEAU.

FÉLICITÉ DES HOMMES VERTUEUX DANS LES CHAMPS

ÉLYSÉES. TÉLÉMAQUE s'avança vers ces rois, qui étaient dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris ; mille petits ruisseaux d’une onde pure arrosaient ces beaux lieux, et y faisaient sentir une délicieuse fraîcheur : un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de leurs doux chants ; on voyait tout ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sous les pas, avec les riches fruits de l'automne qui pendaient des arbres.

Là jamais on ne ressentit les ardeurs de la canicule ; là jamais les noirs aquilons n'osèrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse, et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix : le jour n'y finit point, et la nuit avec ses sombres voiles y est inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement, Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclairé les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres, c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal ; elle n'éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux, et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité. C'est d'elle seule que les hommes bien heureux sont nourris ; elle sort d'eux, et elle y entre : elle les pénètre, et s'incorpore à eux comme les aliments s'in

corporent à nous ; ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés das cet abîme de délices comme les poissons dans la mer ; ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir ; car le goût de lumière pure apaise la faim de leur cour. Tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève audessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien, parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors : ils sont tels que les dieux, qui, rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances mêmes qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits n'y peuvent avoir aucune entrée.

FÉNÉLON.

ses sens.

INFLUENCE DES OBJETS EXTÉRIEURS SUR LE CARAC

TÈRE, L'IMAGINATION, ET LES GOUTS DES ENFANTS.

Avant que la voix de l'homme se fasse comprendre de l'enfant, les objets inanimés lui parlent. Les choses qui l'entourent exercent une action directe sur

L'horizon sensible, le monde extérieur a peut-être autant d'influence sur l’education du premier âge, que les préceptes et les leçons des parents et des maîtres.

En remontant le plus loin possible dans les souvenirs de l'enfance, on trouve l'image des choses, plutôt que la mémoire des paroles. Le lieu qu'on habitait, la vue de la fenêtre, les tableaux, les estampes, les meubles même, qui frappaient habituellement nos yeux sous le toit paternel, les premières promenades, qui nous paraissaient de longs voyages, pleins de découvertes et

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