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laquelle ne manque ni la curiosité avide de la populace, ni les flots de sang, ni le roulement du tambour pour couvrir les hurlemens de la victime !

Faites-nous oublier ces horreurs, légers funambules, adroits sauteurs, souples voltigeurs, joyeux baladins, élégans équilibristes ! la troupe nomade arrive. L'établissement est bientôt fait. On étend à terre un mauvais morceau de tapis. Les hommes quittent leur redingote, les femmes leurs mantes, et l'on aperçoit des corsages écarlates, des tuniques, jadis blanchies, et brodées de paillettes usées, des caleçons collans, du clinquant, des bas troués. La clarinette et le tambourin convoquent la foule, et les curieux d'arriver, de former une haie. Mais le cercle est trop serré ; Paillasse prend un bâton et fait le moulinet si près du nez des premières loges, que l'enceinte vivante est forcée de s'élargir. Aussitôt les tours de force commencent. Des femmes, des enfans marchant sur les mains, font la cabriole, le grand écart, mettent leur pied sur leur tête, se roulent, se déroulent, se disloquent en cent façons : on les dirait désossés. A ton tour, Paillasse ! et Paillasse, facétieux personnage, avec son habit de toile à matelas, à grands carreaux, sa collerette et son affectation de gaucherie, mais, au fond, le plus habile de tous, malgré son air balourd, approche, fait la culbute et se casse le nez, au milieu des éclats de rire des spectateurs.

Toute fois, il est un chose bien préférable à tous les tours d'adresse du monde, parce qu'au plaisir qu'elle procure, ne se mêle pas l'idée pénible d'une torture physique, l'idée de corps vivans et semblables au nôtre, qui souffrent pour nous divertir. Cette chose, c'est l'étroite et sale baraque des marionnettes, c’est Polichinelle.

Le peuple aime Polichinelle comme il aime le pain : heureux et sage en cela ; car, je vous le demande, s'il se dégoûtait de Polichinelle, que pourrait-on lui donner en échange? Comment remplacer jamais ce burlesque personnage, si récréatif, si original ? Par bonheur, rien de pareil n'est à craindre. Polichinelle est aussi jeune aussi vigoureux, aussi bien portant que jamais ; quoiqu'il arrive, Polichinelle vivra.

Un personnage moins important, moins historique, moins européen que Polichinelle, mais qui a bien aussi son mérite ; c'est Jocrisse, le vrai Jocrisse, le Jocrisse national, avec sa tignasse d'étoupe, sa queue en l'air, son chapeau à trois cornes, ses jarrets demi-ployés, ses manches courtes, et ses longues mains, son parler ingénu, sa tournure gauche, et son air dadais. Reste de la comédie primitive, il joue en plein jour, il joue en plein vent. Ses momeries ont pour but d'obtenir un public. C'est toujours la même histoire, un pauvre Nicodeme arrirant de son village et faisant le récit de ses mésaventures. Il vous raconte ce qui lui est advenu à l'auberge, comment il a été accosté dans Paris par des cousins qu'il ne connaît point, comment il a fini par entrer en condition ; tout cela copieusement assaisonné de lazzi de calembourgs, d'équivoques, esprit tout fait, saillies au gros sel qui faisaient rire sur le Pont-Neuf les contemporains de Boileau, et qu'on s'est soigneusement passées de main en main depuis les anciens gabeurs jusqu'à Tabarin, et depuis Tabarin jusqu'à nous.

POMMIER. (Le Livre des Cent-et-un.)

LE PORTIER DE PARIS.

LE Portier de Paris joint ordinairement le métier de tailleur ou bottier, à son état de portier ; c'est-à-dire qu'il raccommode les vieux habits et ressemèle les vieilles bottes. Etes-vous garçon ?

gare à vos redingotes, si le portier est tailleur, et s'il brosse vos habits. Il n'y a pas de semaine qu'il ne découvre quelque déchirure ou plusieurs points décousus.

“ Ce n'est rien,” dit-il, “ mais si Monsieur porte son habit dans cet état-là, ce soir le trou sera grand comme la main. En cinq minutes, j'aurai raccommodé l'habit de Monsieur, et il n'y paraîtra plus.”

Et ce sont autant de vingt sous qui, à chaque avarie, passe de la poche de l'habit dans celle du portier.

Il possède admirablement ce qu'on peut appeler la science topographique de chaque appartement de la maison. On frappe, il ouvre.—Monsieur un tel ? .... escalier à gauche . . . au second .... la porte à droite .... et cela sans hésiter, sans quitter des yeux son ouvrage.

Tout est classé, numéroté dans sa tête, avec un tiroir particulier pour chaque locataire. Il ne se trompe d'étiquette que lorsqu'il a l'intention de le faire.

Le Portier de Paris envoie son fils à l'école mutuelle, et professe un mépris profond pour la science des frères Ignorantins. Il voudrait que son fils fût avocat, mais il n'ose exprimer cette pensée que sous une forme conditionnelle. Cela lui semble si beau d'être avocat comme M. Dupin, dont il a lu les plaidoyers dans la Gazette des Tribunaux. Il donnerait tout .... son aiguille à coudre, sa vieille paire de lunettes, son fauteuil de velours, le portrait de sa femme .... tout jusqu'à ses étrennes de portier pour que son fils fût avocat comme M. Dupin. Mais, hélas ! ce fils sur lequel reposerait si complaisamment tant de douces espérances, n'est encore qu'un méchant gamin de Paris, qui fait l'école buissonnière, achète des pommes avec l'argent qu'on lui donne pour faire les commissions, porte des souliers éculés, et barbote du soir au matin dans les ruisseaux fangeux de Paris. Comme les génies profonds qui ne se développent que tard, ce cher petit ne sait pas encore épeler les lettres de l'alphabet. Il passe ses journées à jouer, et ses nuits à dormir; déchire ses livres pour faire des boulettes, et de toute la science de l'avocat, ne possède encore que l'instinct du mensonge et l'esprit de contradiction. Il y a loin de là aux débuts du barreau ; aussi tout ceci arrache-t-il de profonds soupirs de la poitrine du brave portier, que se dit tout bas: “Ça ne fera jamais qu'un mauvais gamin."

Et encore si cet enfant rebelle montrait au moins quelques dispositions pour les arts ; si au risque de faire crier le propriétaire, on le voyait armé d'un

charbon, crayonner sur les mures de l'hôtel, un garde national du juste-milieu, ou une poire républicaine, le père se dirait “mon fils sera peintre.” Il fera des coupoles comme M. Gros, et des entrées d'Henri IV. comme M. Gérard.

Il aura le grand prix, il ira à Rome, exposera ses tableaux au salon, et gagnera la décoration. “Oh! quelle gloire d'avoir un fils décoré!" Çà a été le rêve de toute sa vie. Cet homme qui n'a jamais tenu un fusil ou un crayon, dont la bravoure est encore un problème, et dont le génie n'en a jamais été un ; cet homme s'enthousiasme avec une facilité merveilleuse au récit d'une victoire, et devant le tableau d'une bataille ; il n'a jamais entré qu'une fois en sa vie au Musée, il en est sorti avec un affreux mal de tête qu'il a attribué à l'admiration. Il dit qu'il faut avoir la tête forte pour comprendre les beaux-arts.

Le Portier de Paris est l'être le plus important de la maison. C'est le ministre du propriétaire ; l'intermédiaire entre ceux qui paient et celui qui reçoit. Il écoute les plaintes et les transmet. Il est chargé quelquefois d'être le juge de paix de la maison. Les vieilles voisines qui se disputent pour leurs chiens et leurs chats, portent souvent leurs affaires contentieuses devant son tribunal. Rien n'est plus curieux que ces sortes de procès, dont la Gazette des Tribunaux ne rend pas compte.

Mais c'est assez parler du portier de Paris. Il est temps de quitter la loge. Tirez le cordon, s'il vous plait ?

JAQUES RAPHAEL.
(Le Livre des Cent-et-un.)

LA COUR DES MESSAGERIES À PARIS.

On ne s'imagine pas tout ce qu'on peut apprendre dans une Cour des Messageries, toutes les observations qu'on y peut faire, toutes les aventures qui s'y préparent, ou qui s'y passent, tous les secrets qu'on y découvre. Quelle foule de situations et d'originaux ! Le premier que je regarde est le conducteur, moins reconnaissable à son bonnet garni de fourrure, et à sa feuille qu'il tient en main, qu'à cet air d'importance et d'autorité qu'il affecte avec les postillons et les portefaix. Il faut le voir, ce petit despote, passant la revue de sa voiture, criant contre le charron pour une jante, contre le maréchal pour un écrou ; faisant placer et déplacer selon son caprice ou son intérêt, et sans égard pour les réclamations des voyageurs, leurs portemanteaux et leurs paquets dans le magazin ou sur la vache.

Plusieurs voitures étaient au moment de leur départ; au milieu des chevaux que l'on attelait, des voyageurs qui allaient et venaient sans cesse, des commissionnaires chargés de malles, de ceux-ci qui arrivaient en jurant, de ceux-là qui partaient en pleurant, on aurait pu se croire dans une ville prise d'assaut.

En entrant au bureau pour achever de payer la place de mon pupille, je m'arrêtai un moment à considérer une jeune femme qui tenait embrassé un homme d'un certain âge, que j'aurais pris pour son père, n'eût été l'air de froideur et de sécurité avec lequel il recevait ses caresses. Quelques mots de leur conversation me mirent au fait de leur histoire. C'était un honnête bonnetier de la rue de la Féronnerie, qui allait à St. Malo pour affaires de commerce, et sur lequel sa tendre moitié s'apitoyait d'autant plus que, depuis cinquante-quatre ans, il n'avait jamais perdu de vue le clocher de St. Méry, sa paroisse, et n'avait fait d'autre voyage que celui de Versailles et de St. Cloud : aussi sa femme l'avait-elle muni, dans cette circonstance, contre tous les dangers de la route. Il avait dans sa poche deux gros pistolets d'arçon (dont il eût été, je crois, bien embarrassé de se servir,) une canne à sabre et un couteau de chasse, une parapluie à canne dans son fourreau de toile verte, une houpelande et un bonnet de laine à coiffe, au mois de Juillet : de plus, un panier avec deux bouteilles de vin et un morceau de veau rôti, afin de pouvoir brûler les dîners d'auberge; enfin, une bouteille

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