Page images
PDF
EPUB

authentique avec la nature: en apprenant à connoître des maux incalculables, aggrandissons nos pensées; que la multitude des traits qui les graveront dans notre mémoire les rende à jamais ineffaçables : les événemens passés depuis peu d'années nous ont donné plusieurs siècles d'existence, et devroient suffir à une éternité de souvenirs.

Comme on juge du meilleur des gouvernemens par les heureux qu'il produit dans toutes les classes, opposons au régime de sang que nous voulons peindre, toutes les victimes qu'il a faites indistinctement, dans rous les âges et dans tous les rangs : commençons par les chercher au fond de leurs cachots, nous les suivrons ensuite au supplice.

A peine le gouvernement révolutionnaire est-il proclamé, que des milliers de bastilles s'élèvent sur les ruines d'une seule, Chaque commune, chaque section veut , avoir la sienne, poury renfermer ce qu'elle appelle les ennemis de la patrie, mais parmi lesquels se trouvent trop souvent les inforturées victimes des vengeances et des ani

mosités particulières. Le régime intérieur de ces lieux de détention n'est déterminé par aucune loi; le plus affreux arbitraire en trace le code barbare, et en varie les hor ribles nuances dans chaque pays, dans chaque ville: : par-tout l'humanité semble bannie de ces lieux où l'on est précipité au nom de la justice. Cependant les droits de l'homme ont été solennellement proclamés plusieurs fois; cette déclaration est devenue le nouvel évangile dont chacun est apôtre ou martyr : il y est expressément reconnu que tout prévenu doit être réputé innocent, tant que la loi ne l'a pas déclaré coupable: ce principe est écrit dans tous les cœurs, excepté dans ceux des hommes qui commandent dans les maisons d'arrêt; ils ne voient que des coupables dans les malheureux qui leur sont livrés: leur guichet est un tribunal où ils les jugent sans les entendre, et les condamnent sans appel. Un geolier ivre peut jeter, dans le plus infect des cachots, le prisonnier dont la fierté républicaine oseroit contredire son insolent despotisme.

Disons-le pourtant; toutes les victimes

n'ont pas été également intéressantes : sou vent le crime a rougi à côté de la vertu gémissante. Bien des scélérats, qu'en d'autres tems le glaive des loix n'auroit pu atteindre, ont reçu, des monstres qui leur ressembloient, la juste peine due à leurs forfaits. Le peuple, quoique égaré et fanatisé par tous les genres de séduction, n'eût pas si long tems applaudi aux fatales charretées, si les vrais coupables, qu'il y voyoit placés, ne l'eussent trop souvent trompé sur les innocens qui se trouvoient à côté d'eux. Gardons-nous de penser que même en ces tems désastreux, le peuple fut aussi barbare que les juges - bourreaux qui lui donnoient des spectacles de sang: disonsle, et répétons-le sans cesse pour l'honneur de la nation entière, la hache révolutionnaire n'eût pas frappé si long-tems, sį toutes ses victimes eussent été pures.

Ainsi donc, loin d'applaudir aux formes iniques employées pour conduire à l'écha faud des scélérats qui l'avoient mérité 2 nous trouvons, dans leur supplice même, un motif de plus qui nous fait détester lą manière illégale dont il fut prononcé, puis

qu'il a servi si long-tems à justifier, aux yeux d'une multitude abusée, la mort de ses plus généreux défenseurs et des plus sincères amis de la liberté, Cet amalgame du coupable et de l'innocent fut, n'en doutons pas, le plus redoutable artifice des bourreaux révolutionnaires; mais l'erreur dans lequel il dur jeter le peuple, put- elle être partagée par ceux qui administroient les prisons? Non, rien ne peut excuser ces hommes froidement cruels. Un des caractères les plus odieux de l'ancien despotisme, étoit la persécution exercée par tous ses agens contre les détenus: le moindre crime en ce genre est devenu un forfait depuis la révolution.

[ocr errors]

Un monument bizarre s'offre d'abord à nos yeux : c'est la Conciergerie. Écoutons un malheureux qui a long-tems gémi dans ses cachots, « Tout le monde connoît dit-il, l'entrée de cette prison destinée, de tout tems, à renfermer ceux que la loi appelle devant ses magistrats, comme étant prévenus de crimes contre l'ordre et la sûreté publiques mais combien peu de per

sonnes, en parcourant ces superbes galeties, ces salles immenses du Palais, songent qu'ils foulent aux pieds des hommes, leurs semblables, entassés dans des cachots, surtout depuis que nos convulsions révolutionnaires ont fait refluer les victimes jusques dans les corridors qui conduisent à ces habitations de la misère, du désespoir et de la mort. Quel contraste! Au-dessus des boutiques remplies de parfums, ce que les modes offrent à la coquettérie de plus élégant, d'aimables marchandes, qui, d'un cil agaçant et d'une bouche où siége le sourire, appellent l'attention des curieux; des bibliothèques chargées de livres où il ́n'est question que de philosophie et d'humanité au-dessous, à la distance de l'épaisseur d'une voûte, des verroux, des grilles, des gémissemens, des haillons, une puanteur insupportable, un air infect, des guichetiers ivres, parlant un langage extraordinaire, chargés d'énormes clefs, et suivis de chiens monstrueux et menaÇans, pour répandre l'épouvante.

» La première entrée est fermée de deux

« PreviousContinue »