Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]

salle où l'on visoit les passe-ports. Les préposés à cette fonction ne différoient guère par leur tournure de leurs confrères les membres des comités révolutionnaires. Si le droit de faire relâcher les détenus n'appartenoit à personne, je crois que

le droit de faire incarcérer appartenoit à tout le monde , car j'eus encore la douleur de voir arrêter un individu dans certe espèce de guichet, où l'on n'entroit que quatre personnes à-la-fois. Au moment ou l'individu donc je parle présentoit son passeport, à travers une grille, à un des commis viseurs qui le recevoir de l'autre côté de la grille , on lui demanda s'il y avoit longtems qu'il demeuroit hors de Paris, il répondit qu'il ne l'avoit jamais habité, on lui dit qu'il mentoit, on le lui prouva effectivement, on ajouta qu'on avoit sur lui des notes très-significatives, et qu'on avoit des ordres de le conduire à la Mairie ; il fut aussi-tôt appréhendé au corps, et selon toute apparence, gransféré dans un lieu de détention ; comme j'écois également un fugitif de Paris, je tremblois de tous mes membres, une sueur froide me rouloit sur le corps , 'lorsqu'au lieu de prendre mon passe-port, on nous annonça qu'on n'eņ viseroit plus que le lendemain, que

la séance étoit suffisante pour ce jour - là. Je sortis, et j'avois besoin de prendre l'air.

Presque sans argent, craignant d'être apperçu , ne voulant pas m'exposer à re. passer par le guicher sépulcral de la commune, ne sachant que devenir, de la Grève ou j'érois, je pris le Port-au-bled, je gagnai le quai Saint - Bernard er de-là les boulevards, ponr savoir si , en rodant au-tour des murs de Paris , je ne pourrois pas m'esquiver dans les champs et de-là rejoindre la route qui conduisoit à Vil..... Hélas ! toutes les grandes et petites barrières étoient si bien gardées, qu'il n'y avoit pas moyen de trouver un défilé. Combien j'enviai le sort des laicières et des mar: chandes de choux que je voyois avec leurs modestes charentes, cortir aussi librement que j'étois moi même étroitement resserré. Tous ces individus qui concouroient à l'approvisionnement de Paris, étoient des dieux pour la capitale ; comme on craię gnoit à chaque moment de manquer de

[ocr errors]
[ocr errors]

subsistances dans cette immense cité, on res cevoit à bras ouverts tous ceux dont la profession contribuoit à l'alimenter ; une pecite carte leur suffisoić pour entrer eç sorcir librement.

» J'eus beau examiner si je n'aperceyrois point quelques issues , quelques pecites porces plus faciles à dépasser que les autres ; la manière dont elles étoient investies ne me laissa aucun espoir de ce cộré; il fallut même , au bout d'un certain tems, passer mon chemin très- lestement, car un des piquiers qui étoient à ces barsières , ayant remarqué mon désauvre. ment, et devinant peut-être que je cherchois à sortir des murs de la cité révolutionnaire, me fixa particulièrement et me fit observer par un de ses camarades qui n'avoit pas l'air plus humain, ni plus complaisant que lui.

» Je n'érois pas loin du jardin des Plantes, la saison n'y avoit pas attiré beau. coup de monde, mon goût et des souvenirs chèrs m'y entraînerent. C'étoit dans ces lieux solitaires , aujourd'hui trop fréquen, ? que j'avois aimé pour la première

Q३

[ocr errors]

fois ; ils me rappelèrent ma femme plus qu'aucun autre objet. Quelque peu engageante que fût la verdure qui se trouvoit sous le cèdre du Liban , je m'y assis, parce que ma femme, autrefois, s'y étoit assise aussi. Je croyois ne plus la revoir ; des larmes vinrent à mon secours, elles coulèrent en abondance , ec je restai avec une espèce de délice dans ce lieu agreste ,

où la verdure noirâtre des pins, que

les vents agitoient sur ma tête, ajoutoit encore à ma mélancolie.

» Des ouvriers , attachés à ce jardin, vinrent troubler ma solitude, je me levai , je m'éloignai du cèdre , mais non sans y avoir posé mes lèvres brûlantes ; c'est à ton écorce que je confie ce baiser , lui disje, je vais le marquer à ma compagne chérie ; si je dois périr dans Paris, et, qu'un jour, un tems plus prospère l'y ramène, elle reviendra ici sous ce cèdre, elle y ie'cueillera ce dépôt sacré, elie fera baiser cette écorce chérie à mon Arsène , et, suc cette verdure que j'ai mouillée de ines pleurs, elle lui parlera d'un époux adoré, d'un père comme il n'y en eur jamais.

» Plein des idées affreuses et douces qui froissoient mon cæur er le déchiroient en sens contraire, je gagnai une petite cabane qui est dans ce jardin ; j'y demandai à déjeûner, moins dans le dessein de manger, que de trouver dans cette chaumière la facilité d'écrire. On me procura effectivement de l'encre et du papier ; je confiai à la lettre que je traçois, toutes les sensations qui m'affectoient ,

sans trop alarmer ma femme; je lui laissois entrevoir combien il m'étoit difficile de sortir de Paris. Quand ma lettre fut cachetée , il me fallut chercher un bureau pour l'y mettre ; ne voulant point sortir du jardin des Plantes, du côté de l'hôpital des enfans trouvés, jarce que je pouvois être reconnu dans un quartier où j'avois habicé, je revins sur mes pas pour prendre la porte qui donne sur la Seine , lorsque j'aperçus, ay Port Saine Bernard, et non loin de moi, un coche d'eau qui étoit prêt à partir; comme on y entroit en foule et que je n'aperçus point de visiteur de passe porcs, je m’élançai comme les autres sur la planche et je gagnai le rillac. On partit.

« PreviousContinue »