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la Flèche. Il embarrassa souvent ses maîtres par les objections qu'il leur proposait, et il montrait dès cette époque un tel penchant pour la méditation, que ses camarades l'avaient surnommé le philosophe. Il quitta le collége à seize ans et passa un an à Rennes, auprès de ses parents; ensuite il alla à Paris, où il se lia avec d'autres jeunes gentilshommes et se livra aux plaisirs de son âge, mais sans excès et sans désordre. En 1617, âgé de vingt et un ans, il se décida à céder aux sollicitations de son père, qui voulait le faire entrer au service. Il servit pendant quatre ans, d'abord dans l'armée de Maurice de Nassau, ensuite dans celle du duc de Bavière, qui était un des chefs du parti catholique dans la guerre de Trente ans. Il fit ensuite de grands voyages : il parcourut presque toute l'Allemagne, la Suède, le Danemark, la Hollande; puis il revint à Rennes, et de là à Paris. Malgré cette vie de voyage, Descartes trouvait toujours le temps de s'occuper de ses études. C'est même à l'époque où il était au service qu'il commença, son Discours sur la méthode, son ouvrage sur la musique et quelques-uns de ses travaux mathématiques. Il regardait ses voyages comme un moyen de recueillir des observations philosophiques propres à le conduire peu à peu à un ensemble de connaissances certaines. Il nous en fait part lui-même dans son Discours de la méthode; il dit que les études qu'il avait faites à la Flèche ne lui avaient laissé que des doutes sur tous les sujets : c'est ce qui lui fit concevoir le projet d'abandonner les livres et de parcourir différents pays. Mais il reconnut bientôt que l'étude du livre du monde n'était pas propre à lui donner la certitude qu'il cherchait; car il vit qu'il y avait autant de diversité entre les coutumes des peuples qu’entre les philosophes. Il continua cependant ses voyages, qui pouvaient au moins l'aider à exécuter le projet qu'à cette époque il avait déjà formé, d'effacer de son esprit toutes les croyances qui ne reposaient chez lui que sur le préjugé et sur la tradition, « En toutes les neuf années suivantes, dit-il, je ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies qu’y s'y jouent; en faisant particulièrement réflexion en chaque matière sur ce qui pouvoit la rendre saspecte et nous donner occasion de nous méprendre, je déracinois cependant de mon esprit toutes les erreurs qui avoient pu s'y glisser auparavant. »

Un fait remarquable raconté par les biographes de Descartes et qui se rapporte à la période de sa vie dont nous parlons, c'est une vision qu'il eut à l'époque où il commença ses réflexions sur la méthode. Il crut entendre une voix du ciel qui l'appelait à réformer la philosophie. On trouve des faits du même genre dans la vie de presque tous les grands hommes : Socrate croyait avoir un démon qui inspirait ses paroles et ses actes ; Christophe Colomb croyait du fond de l'âme qu'une voix du ciel l'avait appelé à la découverte de l'Amérique; Bacon lui-même, avec son esprit si éminemment positif, attribuait ses découvertes à une inspiration divine. Il faut aussi remarquer le vœu que Descartes fit, à la même époque, d'un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, vou qu'il exécuta plus tard. C'est une preuve, avec beaucoup d'autres, que Descartes ne voulait point renverser le catholicisme : il voulait sé. parer la philosophie de la théologie, et la rendre indépendante, majs sans porter aucune atteinte à la religion.

Nous avons dit que Descartes, en 1626, était arrivé à Paris, de retour de ses voyages. En 1628, il alla voir le siége de la Rochelle. Il s'engagea comme volontaire dans l'armée royale et servit en cette qualité jusqu'à la prise de la ville. En 1629, à l'âge de trente-trois ans, il se décida à se fixer en Hollande, pour s'y vouer tout entier à la méditation. A Paris, il était continuellement dérangé, soit par ses anciens amis, qui cherchaient à lui faire prendre part à leurs plaisirs, soit par les savants de la capitale, qui venaient constamment le visiter et le consulter. D'ailleurs, il avait le désir de vivre dans un climat plus froid que celui de la France. Il avait commencé à Paris un ouvrage sur les preuves de l'existence de Dieu, mais il n'en avait pas été satisfait, et il lui sembla que le climat de Paris ne lui faisait engendrer que des chimères. Pendant vingt ans entiers Descartes séjourna en Hollande. A Amsterdam, il travailla d'abord à un traité de la lumière. Il donnait pour base à ses raisonnements le système de Copernic sur le mouvement de la terre, et il abandonna son traité lorsqu'il apprit la condamnation de Galilée. On voit par la lettre où il raconte les faits, qu'il cédait en cela à un motif de prudence plutôt que de foi; car la condamnation des inquisiteurs romains n'étant pas confirmée par une bulle du pape ou par la décision d'un concile, il ne se croyait point obligé de renoncer à son opinion sur le mouvement de la terre.

En 1637, Descartes publia son Discours sur la méthode, avec la Géométrie, la Dioptrique et les Météores, applications de cette rnéthode qu'il réunit dans le même volume. En 1641, il publia ses Méditations métaphysiques. Ce sont là des dates importantes dans l'histoire de la philosophie.

Ce fut peu de temps après la publication du premier de ces ouvrages que commencèrent les persécutions dirigées contre Descartes en Hollande. Déjà un jésuite, le P. Bourdin, avait voulu faire condamner les doctrines de Descartes par le clergé français, mais il l'avait essayé sans succès. Le papisme protestant eut moins de tolérance que le catholicisme : un ministre nommé Gilbert Voëtius, recteur de l'Université d'Utrecht, accusa Descartes d'athéisme; Descartes et son disciple Leroy, professeur à Utrecht, répondirent à cette accusation. Voëtius porta plainte en calomuie devant le sénat d'Utrecht, qui déclara la réponse de Descartes diffamatoire et le somma de venir à Utrecht défendre ses ouvrages, que l'on menaçait de faire brûler par la main du bourreau. Descartes refusa d'obtempérer à cet ordre et s'adressa à l'ambassadeur de France, qui fit arrêter toute cette procédure par les États de la province. Quelques années plus tard, en 1647, les mêmes attaques furent renouvelées à Leyde, par deux théologiens protestants, Revius et Triglandius, qui accusaient aussi Descartes d'athéisme. Il porta plainte en calomnie devant les curateurs de l'Université de Leyde, qui, après de longues hésitations, finirent par lui rendre justice. Toutes ces persécutions déterminèrent Descartes à quitter la Hollande et à se rendre aux sollicitations de la reine Christine, qui l'engageait depuis longtemps à se fixer en Suède. En 1649, il partit pour Stockholm, où il fut reçu avec toutes sortes d'hon

neurs. La reine voulut prendre de lui des leçons. Descartes se rendait tous les jours, à cinq heures du matin, dans la bibliothèque de la cour, et Christine employait les premières heures de la journée à l'entendre disserter sur la philosophie. C'est cette obligation qui fut cause de sa mort. Comme il n'était pas accoutumé à un climat aussi froid que celui de la Suède, il ne put pas supporter ces courses faites tous les jours, de si grand matin. Un jour il sentit qu'il avait été saisi par le froid, et néanmoins il voulut communier dans la chapelle de l'ambassadeur. En rentrant chez lui, il fut attaqué d'une fièvre chaude, et il y succomba le 11 février 1650, âgé de cinquante-trois ans.

Quelques années après, de fervents cartésiens obtinrent que les cendres de Descartes fussent transportées en France, et elles furent déposées solennellement à Paris dans l'église Saint-Étienne du Mont, où elles sont encore. Le P. Lallemand, chancelier de l'Université, devait prononcer son oraison funèbre; mais la cour le lui interdit, à cause des doutes qui s'étaient élevés à cette époque contre l'orthodoxie de Descartes.

Ces doutes n'avaient aucun fondement : les théologiens les plus renommés de l'Église catholique ont rendu justice à l'orthodoxie de Descartes. « Descartes, dit Bossuet, a toujours craint d'être noté par l'Église, et il prenoit pour cela des précautions qui alloient jusqu'à l'excès. » Tous les ouvrages de Descartes sont remplis de protestations de foi et de soumission à l'Église catholique, et nous n'avons aucune raison de supposer que ses déclarations ne fussent pas sincères. Nous avons déjà parlé du pèlerinage qu'il fit à Notre-Dame de Lorette pendant son voyage en Italie, pour accomplir un veu qu'il avait fait dans sa jeunesse. On voit dans ses lettres que la Bible et la Somme de saint Thomas étaient ses lectures favorites. Nous avons aussi une preuve de la sincérité des croyances religieuses de Descartes dans le témoignage que rendit à cet égard la reine Christine, qui à la fin de sa vie abjura le protestantisme et déclara que c'était dans les entretiens de Descartes qu'elle avait puisé la première semence de sa conversion.

On inscrivit sur son tombeau l'épitaphe suivante :

D. 0. M.

RENATUS DESCARTES
VIR SUPRA TITULOS OMNIUM RETRO PHILOSOPHORUM
NOBILIS GENERE, ARMORICUS GENTE, TURONICUS ORIGINE

IN GALLIA FLEXIÆ STUDUIT

IN PANNONIA MILES MERUIT
IN BATAVIA PHILOSOPHUS DELITUIT

IN SUECIA VOCATUS OCCUBUIT.

TANTI VIRI PRETIOSAS RELIQUIAS GALLIARUM PERCELEBRIS TUNC LEGATUS, PETRUS CHANUT CHRISTINÆ, SAPIENTISSIMÆ REGINÆ, SAPIENTIUM AMATRICI

INVIDERE NON POTUIT, NEC VINDICARE PATRIÆ

SED QUIBUS LICUIT CUMULATIS HONORIBUS

PEREGRINÆ TERRÆ MANDAVIT INVITUS,
ANNO DOMINI 1650, MENSE FEBRUARIO : ÆTATIŞ 54.

TANDEM POST SEPTEM ET DECEM ANNOS
IN GRATIAM CHRISTIANISSIMI REGIS

LUDOVICI DECIMI QUARTI
VIRORUM INSIGNIUM CULTORIS ET REMUNERATORIS

PROCURANTE PETRO D'ALIBERT
SEPULCHRI PIO ET AMICO VIOLATORE

PATRIÆ REDDITÆ SUNT,
ET IN ISTO URBIS ET ARTIUM CULMINE POSITÆ,
UT QUI VIVUS APUD EXTEROS OTIUM ET FAMAM QUÆSIERAT

MORTUUS APUD SUOS CUM LAUDE QUIESCERET,
SUIS ET EXTERIS IN EXEMPLUM ET DOCUMENTUM FUTURUS.

· I NUNC VIATOR,
ET DIVINITATIS IMMORTALITATISQUE ANIMÆ

MAXIMUM ET CLARUM ASSERTOREM,
AUT JAM CREDE FELICEM AUT PRECIBUS REDDE.

Les deux passages suivants de l'éloge de Descartes, par Thomas, nous ont paru trop remarquables, malgré l'emphasé qui s'y méle, pour n'être pas joints à cette notice :

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