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qu'elles cessent alors d'être agréables au goût, on a nommé cette passion dégoût.

ART. 209. Du regret.

Le regret est aussi une espèce de tristesse, laquelle a une particulière amertume, en ce qu'elle est toujours jointe à quelque désespoir et à la mémoire du plaisir que nous a donné la jouissance; car nous ne regrettons jamais que les biens dont nous avons joui, et qui sont tellement perdus que nous n'avons aucune espérance de les recouvrer au temps et en la façon que nous les regrettons.

ART. 210. De l'allégresse.

Enfin, ce que je nomme allégresse est une espèce de joie en laquelle il y a cela de particulier, que sa douceur est augmentée par la souvenance des maux qu'on a soufferts et desquels on se sent allégé en même façon que si on se sentoit déchargé de quelque pesant fardeau qu'on eût longtemps porté sur ses épaules. Et je ne vois rien de fort remarquable en ces trois passions; aussi ne les ai-je mises ici que pour suivre l'ordre du dénombrement que j'ai fait ci-dessus; mais il me semble que ce dénombrement a été utile pour faire voir que nous n'en omettions aucune qui fût digne de quelque particulière considération.

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Et maintenant que nous les connoissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n'avions auparavant; car nous voyons qu'elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès, contre lesquels les remèdes que j'ai expliqués pourroient suffire si chacun avoit assez de soin de les pratiquer Mais, pour ce que j'ai mis entre ces remèdes la prémé

ditation et l'industrie par laquelle on peut corriger les défauts de son naturel, en s'exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d'avec les pensées auxquelles ils ont coutume d'être joints, j'avoue qu'il y a peu de personnes qui se soient assez préparées en cette façon contre toutes sortes de rencontres, et que ces mouvements excités dans le sang par les objets des passions suivent d'abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau et de la disposition des organes, encore que l'âme n'y contribue en aucune façon, qu'il n'y a point de sagesse humaine qui soit capable de leur résister lorsqu'on n'y est pas assez préparé, Ainsi plusieurs ne sauroient s'abstenir de rire étant chatouillés, encore qu'ils n'y prennent point de plaisir; car l'impression de la joie et de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour le même sujet, étant réveillée en leur fantaisie, fait que leur poumon est subitement enflé malgré eux par le sang que le cœur lui envoie. Ainsi ceux qui sont fort portés de leur naturel aux émotions de la joie et de la pitié, ou de la peur, ou de la colère, ne peuvent s'empêcher de pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d'avoir le sang tout ému, en même façon que s'ils avoient la fièvre, lorsque leur fantaisie est fortement touchée par l'objet de quelqu'une de ces passions. Mais ce qu'on peut toujours faire en telle occasion, et que je pense pouvoir mettre ici comme le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous les excès des passions, c'est que, lorsqu'on se sent le sang ainsi ému, on doit être averti et se souvenir que tout ce qui se présente à l'imagination tend à tromper l'âme et à lui faire paroître les raisons qui servent à persuader l'objet de sa passion beaucoup plus fortes qu'elles ne sont, et celles qui servent à dissuader beaucoup plus foibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l'exécution souffre quelque délai, il faut s'abstenir d'en porter sur l'heure aucun jugement, et se divertir par d'autres pensées jusqu'à ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l'émotion qui est dans le sang. Et enfin, lorsqu'elle incite à des actions touchant lesquelles il est nécessaire qu'on prenne résolution sur-le

champ, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, encore qu'elles paroissent moins fortes : comme lorsqu'on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l'occasion ne permet pas qu'on emploie aucun temps à délibérer. Mais ce qu'il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c'est que, lorsqu'ils se sentiront saisis de la peur, ils tâcheront à détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d'honneur en la résistance qu'en la fuite; et, au contraire, lorsqu'ils sentiront que le désir de vengeance et la colère les incite à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils se souviendront de penser que c'est imprudence de se perdre quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale, il vaut mieux faire une honnête retraite ou prendre quartier que s'exposer brutalement à une mort certaine.

ART. 212. Que c'est d'elles seules que dépend tout le bien et le mal de cette vie.

Au reste, l'âme peut avoir ses plaisirs à part; mais pour ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dépendent entièrement des passions en sorte que les hommes qu'elles peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. Il est vrai qu'ils y peuvent aussi trouver le plus d'amertume lorsqu'ils ne les savent pas bien employer et que la fortune leur est contraire; mais la sagesse est principalement utile en ce point, qu'elle enseigne à s'en rendre tellement maître et à les ménager avec tant d'adresse, que les maux qu'elles causent sont fort supportables, et même qu'on tire de la joie de tous.

RÈGLES

POUR LA DIRECTION DE L'ESPRIT 1

AVIS DE L'ÉDITEUR

La traduction suivante n'a rien de ce qui caractérise généralement une traduction; c'est un calque, une contre-épreuve du texte latin. Descartes n'a pas de style; c'est un grand penseur, non un grand écrivain. Ses paragraphes sont une suite de déductions rigoureuses, unies entre elles autant par l'expression que par la pensée, d'où il résulte que le traducteur ne peut changer la construction de la phrase originale sans en obscurcir la clarté. Guidé par ces considérations, nous avons dû préférer le mot à mot à tout autre système de traduction. Nous pouvons d'ailleurs nous appuyer de l'exemple de de Luynes, dont l'ouvrage fut approuvé de Descartes, et de celui de M. Cousin, qui aurait certainement mérité la même approbation.

Lorsqu'on traduit un auteur ancien, Tacite, par exemple, on éprouve le besoin de lutter avec lui; ses formes sont variées, ses

1. Ce traité, écrit en latin par Descartes, ne fut publié que cinquante ans après sa mort, en 1701, avec plusieurs autres traités, sous le titre d'œuvres posthumes. Le dialogue intitulé Recherches de la vérité par les lumières naturelles était écrit en français; mais l'original s'est perdu, et nous n'avons qu'une traduction latine dont on ignore l'auteur. Nous donnons ici une nouvelle traduction française de ces deux traités

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expressions sont vigoureuses, et sa concision énergique appelle le travail de la pensée. Voilà pourquoi Tacite peut être traduit plusieurs fois et toujours d'une façon nouvelle. Il n'en est pas de même de Descartes; pour le traduire il suffit de le comprendre, et pour le comprendre il suffit de suivre sa phrase sans jamais l'abandonner. Or sa phrase n'est pas difficile, puisqu'elle est la même, soit qu'il écrive en latin, soit qu'il écrive en français; en un mot, rien ne caractérise dans ses ouvrages le génie des deux langues; et cela est si vrai que ses Meditations, traduites en français, et sa Méthode, traduite en latin, offrent absolument les mêmes formes, et que les copies ont pris rang d'originaux; mais quelques exemples feront mieux comprendre notre pensée. Après avoir divisé en deux classes toutes les questions en général, Descartes continue: «Notandum est, il faut noter, inter quæstiones, que parmi les questions, quæ perfecte intelliguntur, qui se comprennent facilement, -nos illas tantum ponere, nous ne posons que celles, — in quibus tria distinctæ percipimus, où nous percevons distinctement ces trois choses, nempe : quibus signis in quod quæritur possit agnosci, cum occurrat, savoir à quels signes ce qu'on cherche peut-il être reconnu lorsqu'il se présente? - quid sit præcise ex quo illud deducere debeamus, de quoi devons-nous précisément le déduire? — et quomodo probandum sit illa ab invicem ita pendere, et comment faut-il prouver que ces deux choses dépendent tellement l'une de l'autre, - ut unum nulla ratione possit mutari, alio immutato, que l'une ne peut changer quand l'autre ne change pas?» Il est inutile d'insister sur l'impossibilité de donner une autre traduction de ce passage. Et, en effet, on ne saurait le retraduire avec des formes nouvelles sans le délayer ou sans altérer la pensée.

Voici un second exemple non moins frappant 2: « Eo me fateor natum esse ingenio, je suis né, je l'avoue, avec un esprit tel, -ut

1. Règles pour la direction de l'esprit, page 43, édition d'Amsterdam, 1701. 2. Id., page 360.

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