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par l'Etat pour voir clairement l'avenir dans le cœur & dans le foie d'un bæuf. Pourquoi donc a-t-on si long-temps puni les autres de mort? ils fesaient des choses plus merveilleuses; on devait donc les honorer beaucoup, on devait surtout craindre leur puissance. Rien n'est plus ridicule que de condamner un vrai magicien à être brûlé ; car on devait présumer qu'il pouvait éteindre le feu, & tordre le cou à ses juges. Tout ce qu'on pouvait faire, c'était de lui dire: Mon ami, nous ne vous brûlons pas comme un sorcier véritable, mais comme un faux sorcier , qui vous vantez d'un art admirable que vous ne possédez pas; nous vous traitons comme un homme qui débite de la fausse monnaie : plus nous aimons la bonne, plus nous punissons ceux qui en donnent de fausse : nous savons très-bien qu'il y a eu autrefois de vénérables magiciens, mais nous sommes fondés à croire que vous ne l'êtes pas , puisque vous vous laissez brûler comme un sot.

Il est vrai que le magicien poussé à bout pourrait dire: Ma science ne s'étend pas jusqu'à éteindre un bûcher fans eau, & jusqu'à donner la mort à mes juges avec des paroles ; je peux seulement évoquer des ames , lire dans l'avenir, changer certaines matières en d'autres : mon pouvoir est borné ; mais vous ne devez pas pour cela me brûler à petit feu; c'est comme si vous fesiez pendre un médecin qui aurait guéri de la fièvre, & qui ne pourrait vous guérir d'une paralysie. Mais les juges lui répliqueraient : Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce. (*)

(*) Voyez Polsedés,

ET ANS

T A

M A H O M E T A N S.

JE

E vous le dis encore, ignorans imbécilles , à qui d'autres ignorans ont fait accroire que la religion mahometane est voluptueuse & sensuelle , il n'en est rien; on vous a trompés sur ce point comme sur tant d'autres.

Chanoines, moines, curés même, fi on vous imposait la loi de ne manger ni boire depuis quatre heures du matin jusqu'à dix du soir, pendant le mois de juillet , lorsque le carême arriverait dans ce temps; si on vous défendait de jouer à aucun jeu de hasard fous peine de damnation; fi le vin vous était interdit sous la même peine; s'il vous fallait faire un pélerinage dans des déserts brûlans ; s'il vous était enjoint de donner au moins deux & demi pour cent de votre revenu aux pauvres; si accoutumés à jouir de dix-huit femmes on vous en retranchait tout d'un coup quatorze; en bonne foi" oferiez-vous appeler cette religion sensuelle ?

Les chrétiens latins ont tant d'avantages sur les musulmans, je ne dis pas en fait de guerre, mais en fait de doctrine; les chrétiens grecs les ont tant battus en dernier lieu depuis 1769 jusqu'à 1773, que ce n'est pas la peine de se répandre en reproches injustes sur l'islamisme.

Tâchez de reprendre sur les mahométans tout ce qu'ils ont envahi ; mais il est plus aisé de les calomnier.

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Je hais tant la calomnie que je ne veux pas même qu’on impute des fottises aux Turcs, quoique je les déteste comme tyrans des femmes & ennemis des arts.

Je ne sais pourquoi l'historien du bas empire prétend (a) que Mahomet parle dans fon Koran de son voyage dans le ciel : Mahomet n'en dit pas un mot; nous l'avons prouvé.

Il faut combattre sans cesse. Quand on a détruit une erreur, il se trouve toujours quelqu'un qui la relluscite. (*)

M A I T R E.

SECTION PREMIERE,

Que je suis malheureux d'être né! disait Ardassan Ougli, jeune icoglan du grand padisha des Turcs. Encore si je ne dépendais que du grand padisha: mais je suis soumis au chef de mon oda , au capigi bachi; & quand je veux recevoir ma paye, il faut que je me profterne devant un commis du tefterdar, qui m'en retranche la moitié. Je n'avais pas sept ans que l'on me coupa, malgré moi, en cérémonie, le bout de mon prépuce; & j'en sus malade quinze jours. Le derviche qui nous fait la prière est mon maître; un iman est encore plus mon maître; le molla l'est encore plus que l'iman. Le cadi est un autre maître ; le cadilesquier l'est davantage ;

(2) XII° vol. page 209.
(*) Voyez Arot & Marot , & Alcoran.

le muphti l'est beaucoup plus que tous ceux-là ensemble. Le kiaïa du grand-visir peut d'un mot me faire jeter dans le canal ; & le grand-visir enfin peut me faire serrer le col à son plaisir, & empailler la peau de ma tête, sans que personne y prenne seulement garde.

Que de maîtres, grand Dieu! quand j'aurais autant de corps & autant d'ames que j'ai de devoirs à remplir, je n'y pourrais pas suffire. O Allah! que ne m'as-tu fait chat-huant! je vivrais libre dans mon trou, & je mangerais des souris à mon aise fans maître & fans valets. C'est assurément la vraie destinée de l'homme; il n'a des maîtres que depuis qu'il est perverti. Nul homme n'était fait pour servir continuellement un autre homme. Chacun aurait charitablement aidé son prochain , si les choses étaient dans l'ordre. Le clair-voyant aurait conduit l'aveugle; le dispos aurait servi de béquilles au cul-de-jatte. Ce monde aurait été le paradis de Mahomet; & il est l'enfer , qui se trouve précisément sous le pont-aigu.

Ainsi parlait Ardassan Ougli, après avoir reçu les étrivières de la part d'un de ses maîtres.

Ardasan Ougli, au bout de quelques années, devint bacha à trois queues. Il fit une fortune prodigieuse; & il crut fermement que tous les hommes, excepté le grand-turc & le grand-visir , étaient nés pour le servir , & toutes les femmes pour lui donner du plaisir selon ses volontés.

S E C Τ Ι Ο Ν Ι Ι.

COMMENT

un homme a-t-il pu devenir le maître d'un autre homme, & par quelle espèce de magie incompréhensible a-t-il pu devenir le maître de plusieurs autres hommes? On a écrit sur ce phénomène un grand nombre de bons volumes; mais je donne la préférence à une fable indienne parce qu'elle est courte, &

que

les fables ont tout dit. Adimo , le père de tous les Indiens , eut deux fils & deux filles de sa femme Procriti. L'aîné était un géant vigoureux, le cadet était un petit boslu , les deux filles étaient jolies. Dès que le géant sentit sa force, il coucha avec ses deux fours, & fe fit fervir par le petit bossu. De ses deux fæurs l'une fut fa cuisinière, l'autre sa jardinière. Quand le géant voulait dormir il commençait par enchaîner à un arbre fon petit frère le boslu; & lorsque celui-ci s'enfuyait, il le rattrapait en quatre enjambées, & lui donnait vingt coups de nerf de boeuf.

Le bossu devint soumis & le meilleur sujet du monde. Le géant satisfait de le voir remplir ses devoirs de sujet, lui permit de coucher avec une de ses sæurs dont il était dégoûté. Les enfans qui vinrent de ce mariage ne furent pas tout-à-fait bossus; mais ils eurent la taille assez contrefaite. Ils furent élevés dans la crainte de Dieu & du géant. Ils reçurent une excellente éducation; on leur apprit que leur grandoncle était géant de droit divin , qu'il pouvait faire de toute sa famille ce qui lui plaisait; que s'il avait

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