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famille qui dirigeaient les ouvrages d'utilité privée. Aussi les communes, comme les provinces, à plus forte raison les nations, avaient-elles la plus grande difficulté à communiquer entre elles, ce qui occasionnait des frais énormes pour l'échange de leurs produits, et paralysait partout le travail. La construction des habitations, notamment, se faisait en dehors de lous les principes. Chaque chef de famille était son architecte, suivant ses ressources et son goût; faut-il s'étonner que les villages et les villes de l'ancien régime fussent si mal établis et si insalubres? On ne voyait nulle part de construction appropriée à l'utilité du plus grand nombre. Les palais des princes et des premiers personnages de la nation, les temples et un petit nombre d'édifices publics offraient seuls un caractère quelque peu remarquable dans les capitales, les résidences souveraines et certains chefs-lieux. Il n'est pas douteux que si les hommes spéciaux avaient été libres d'effectuer les ouvrages destinés aux usages publics et privés, les choses auraient été autrement.

Et pourtant, qu'on y songe bien, les travaux de construction sont l'image matérielle de la pensée que réalise une société. Là où on ne voit de bien posé que les palais des princes et des grands, que les édifices du culte, on peut conclure hardiment qu'il n'y a d'avantage que pour les gouvernants, lesaristocrates et les prêtres. Lorsque tous les ordres de fonc tions, tous les états civils de la société compteront pour quelque chose, chacuni aura ses édifices distincts et bien conditionnés dans le cercle communal comme dans le cercle national. Les habitations notamment ne présenteront plus, soit dans la ville, soit dans la campagne, les inégalités choquantes de l'ancien régime, elles réfléchiront toutes la même élégance et le même bien-être.

Les fonctions artistiques étaient encore un des témoignages

frappants de l'oppression sociale. On ne voyait nulle part l'artiste livré à ses propres inspirations, produisant les cuvres que son coeur et son imagination lui dictaient; il n'était partout, à peu d'exceptions près, que l'ouvrier qui exécute les travaux que les non artistes, les privilégiés, commandaient; bien heureux qu'il ne fût point réduit à la condition servile et qu'il ne fût point compris parmi les nombreux domestiques de quelque grande maison.

Du reste, si l'on voit quelques traces d'art dans les capitales des empires pour récréer les castes ou classes privilégiées, dans les cercles communaux il était réduit à ses premiers rudiments. Le paysan, et en général le provincial, ne se doutait pas de ce que sont les beaux-arts. Cependant qui est-ce qui calme le plus les douleurs que les misères de la vie nous font éprouver; qui est-ce qui, tout en délassant nos diverses facultés, élève notre esprit et notre coeur vers une existence plus large et plus morale, que le spectacle des chefs-d'oeuvre des arts plastiques, que les émotions que l'éloquence et la poésie, la musique et les représentations théâtrales bien entendues nous font éprouver?

Quand est-ce donc que les artistes seront maîtres de leur génie? Quand est-ce qu'ils jouiront, dans nos vastes communes, d'une organisation convenable et indépendante, qu'ils répandront sur tous les travailleurs les produits de leur puissante imagination?

L'arbitraire que nous avons signalé dans l'économie des vieilles sociétés, préjuge la situation des fonctions industrielles ; car il n'est point de travaux qui soient plus intimement liés avec l'économie que ceex de l'industrie. Les mineurs comme les agriculteurs, les éleveurs des animaux utiles, ont été jusqu'à présent, en général, sousla dépendance des classes privilégiées, des grands propriétaires, c'est-àdire des gens oisifs ou sans fonctions productives. C'est ce qui a fait peser sur ces occupations un système de routine extrêmement nuisible à la richesse des nations. Ce n'est que par l'observation que les méthodes d'exploitation industrielles se perfectionnent; or, comment concevoir ce perfectionnement en l'absence des directeurs vivant noblement dans les villes, occupés de toute autre chose que de leurs exploitations.

La manufacture, de son côté, comprimée par les corporations ou livrée aux artisans sans fortune, ne pouvait guère se développer et se perfectionner. C'est la liberté, l'esprit d'association, les capitaux qu'elle a su se procurer par ce moyen qui l'ont élevée au point où nous la voyons dans nos sociétés modernes; elle est incomparablement supérieure à l'exploitation des matières premières, et toutefois, à défaut de solidarité entre les entrepreneurs et les ouvriers, elle a fait naître le proletariat, sorte de reflet de l'esclavage, cause plus ou moins directe de toutes les agitations que les sociétés les plus civilisées éprouvent.

Il est évident que le perfectionnement des travaux des industriels et la conciliation de leurs intérêts ne sont possibles que par l'association; ce ne sera que lorsque tous les travailleurs de chaque arrondissement ou comté, suivant la nature de leur ouvrage, seront unis en vue de la production et de la consommation, que le danger, notamment du prolétariat, disparaîtra entièrement. Tous les autres moyens provenant de la charité ou de la philanthropie ne seront jamais que de faibles palliatifs qui démontreront de mieux en mieux la nécessité de la grande mesure que nous recommandons.

Mais, diront ces hommes qui, partant de ce principe que la société est condamnée à se traîner éternellement dans la

routine, s'imaginent qu'il suffit de la bâillonner et de la tenir sous l'échec du canon pour empêcher toute modification, pourquoi réveillez-vous ces questions pénibles ? personne ne bouge, chacun se soumet à l'ordre. Pourquoi ? Parce qu'il vaut mieux faciliter la transformation des institutions par des réformes successives que de subir des révolutions violentes et ruineuses, inévitables par la compression. Parce que tout prouve que l'humanité est progressive et qu'il est aussi difficile d'empêcher le développement de la société que d'arrêter avec la main le cours d'un fleuve.

Cessez d'en vouloir à ceux qui étudient consciencieusement la science par excellence, la science sociale; ne croyez pas qu'ils poussent les hommes dans des voies dangereuses : 1 l'humanité est soumise à des lois éternelles qui ne dépendent pas d'eux. La science est par elle-même, ils ne font que soulever le voile qui la couvre. Quoi! ce qu'on appelle les prolétaires, c'est-à-dire l'immense majorité des hommes de toutes les nations, participera de plus en plus aux bienfaits de l'instruction, elle comprendra chaque jour davantage les jouissances de la vie, elle en sentira de mieux en mieux les douceurs, elle verra les privilégiés s'y livrer souvent d'une manière indiscrète, et vous croyez qu'elle se contentera de rester indéfiniment spectatrice, qu'elle ne voudra pas entrer en scène à son tour !

En vérité, quand la science, la justice, la religion et la philosophie ne nous feraient point un devoir de placer les divers états de la vie civile dans des conditions équivalentes, celle situation périlleuse seule devrait y conduire les hommes les plus égoïstes.

Les fonctions commerciales ont été dans tous les pays plus spécialisées et plus indépendantes que les fonctions industrielles. Toutefois, le monopole gouvernemental, les rèm

glements restrictifs, les difficultés de transport par le mauvais état des voies de communication, les tenaient dans une grande compression.

Ce qui a empêché encore le développement de l'activité commerciale, jusqu'à présent, ç'a été ce préjugé que les familles, de même que les nations, devaient s'efforcer de se suffire à elles-mêmes, afin de conserver leur numéraire : du reste le commerce, aussi bien que la production industrielle, se faisait en vue surtout des premières classes de la société. Les fonctions commerciales avaient encore l'inconvénient de se trouver sous le bon plaisir des chefs de famille qui se livraient aux échanges plutôt par amour du gain personnel que par le désir éminemment estimable de se placer comme intermédiaires indispensables entre les producteurs et les consommateurs. Nulles fonctions ne tireront plus de profit que celles du commerce, à prendre un caractère public dans toutes leurs conditions, de manière qu'il ne soit plus loisible aux particuliers, soit de les supprimer ou d'en modifier le rôle, soit d'établir des prix factices ou d'altérer la nature des produits que réclame la consommation.

Il est temps, du reste, que l'action commerciale soit régularisée ; l'augmentation de la population et le besoin de vivre à bon marché qui l'accompagne, font un devoir au commerce d'enlever avec activité les produits surabondants de toutes les contrées pour les distribuer avec soin dans les localités nécessiteuses ; il est temps de mettre la production de tous d'accord avec la consommation de tous.

Les fonctions du service ont été les plus déprimées dans le passé, surtout celles du service ordinaire. Ainsi les domestiques, les commissionnaires, les manauvres, les voituriers étaient des esclaves pour le plus grand nombre. Il n'en est plus ainsi dans nos sociétés modernes, et toutefois

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