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vous pouvez, Owen et toi, y mettre le reste et aller décharger le tout sur le quai. Et... pleine liberté de vous amuser en chemin, soit à l'aller, soit au retour !

« Un jeune garçon, ajoutait le commodore en narrant cette histoire, peut trouver à s'amuser partout ; et nous ne manquâmes pas de le faire quand même. Mais je me rappelle que nous étions aussi fatigués le soir que si nous avions passé la journée à travailler. »

Le jour vint où chez l'adolescent s'éveilla le besoin d'indépendance, d'activité personnelle, et aussi l'esprit d'aventure. Il avait seize ans, une santé robuste, une stature d'athlète, et songeait à s'engager comme matelot ; l'océan le tentait. Il s'en ouvrit à sa mère, qui chercha à l'en dissuader. Mais Cornélius avait une répugnance presque invincible à cultiver la terre. Que ne pouvait-il au moins acheter un bateau ? Oh ! s'il avait eu cent dollars à lui !

Sa mère, femme sage et de bon conseil, retourna l'affaire dans sa tête pendant la nuit. Le lendemain matin, - c'était le 1er mai 1810 :

- Ecoute, lui dit-elle, si tu veux t'engager à défricher et à ensemencer de blé les huit acres que voilà pour le jour de ton anniversaire, tu auras les cent dollars.

Le morceau de terre en question était si dur et si rocailleux qu'on n'avait jamais songé à le mettre en culture. Cornélius n'avait que vingt-sept jours devant lui; mais il n'hésita pas à accepter le contrat. Il sut mettre dans ses intérêts quelques-uns de ses camarades en faisant miroiter devant leurs yeux la perspective de courses en bateau, et avec leur aide bénévole vint à bout de l'entreprise. A la date convenue, le champ avait été dûment défoncé, labouré, ensemencé. Mme Vanderbilt s'exécuta avec bonne grâce et donna les cent dollars.

Là-bas, à Port-Richmond, une barque à vendre avait depuis longtemps attiré l'attention du matelot en herbe. Il courut l'acheter ; elle pouvait porter vingt passagers.

« Le jour où je gagnai deux millions de dollars à Harlem, disait-il longtemps après, je n'éprouvai pas une satisfaction à beaucoup près aussi vive qu'en cette brillante matinée de mai, soixante ans auparavant, où j'avais posé le pied sur mon propre bateau, hissé ma propre voile et mis pour la première fois la main à ma propre barre. »

Le lendemain matin, de bonne heure, l'ancre était levée ; et l'heureux batelier allait annoncer partout qu'il était prêt à transporter à New-York des marchandises quelconques et jusqu'à vingt passagers, pour un prix raisonnable.

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Il n'y avait pas alors de service régulier entre Staten Island et New-York. Cornélius fut le premier qui songea à partir à heure fixe; il avait une sorte d'horaire, ce qui était avantageux pour ses clients. Ses prix étaient réellement modérés. Il travaillait seize heures par jour. De plus, circonstance importante, le mauvais temps ne l'arrêtait jamais, et il se fit en peu de temps une grande réputation de bravoure et d'habileté nautique.

A cette époque il y avait une brouille sérieuse entre l'Angleterre et les Etats-Unis. Un jour la flotte britannique parut devant Sandy Hook, à l'embouchure de l’Hudson ; le fort était à moitié démantelé et mal pourvu; il fallait envoyer sur-le-champ un messager à New-York pour demander du renfort. Mais il faisait un temps affreux et la mer était mauvaise. L'officier qui comman

dait le fort fit demander le meilleur batelier de Staten Island ; on lui amena Cornélius.

- Croyez-vous, lui dit-il, qu’un bateau puisse tenir sur une mer pareille ?

- Certainement, pourvu qu'il soit bien manoeuvré. - Voulez-vous nous conduire en ville ?

– Parfaitement, si vous ne craignez pas de faire sous l'eau une partie de la route.

— En avant, jeune homme, nous essaierons.

Il fallut lutter plusieurs heures contre la tempête, mais le jeune batelier réussit à déposer ses passagers sains et saufs, quoique trempés d'eau de mer, au pied du débarcadère de Whitehall.

Et le lendemain matin le fort de Sandy Hook recevait des renforts, grâce auxquels il pu tenir la flotte britannique en échec...

Il y avait ceci de remarquable dans le caractère de Cornélius qu'il ne permettait à personne de le battre dans la pratique de son métier. Un jour qu'il poussait son bateau à la perche le long du canal, le vent étant tombé, il s'aperçut tout à coup que celui d'un de ses rivaux se trouvait presque bord à bord avec le sien. Aimant mieux, s'il le fallait, mourir à la peine que d'être battu, il déploya toute sa vigueur et parvint à devancer son rival; mais la perche qu'il avait dû pour cela pousser de toute sa force avec sa poitrine était entrée dans les chairs jusqu'à l'os, lui faisant une blessure dont il garda la cicatrice jusqu'à son dernier jour.

Tel il s'était montré ce jour-là, décidé à l'emporter sur ses concurrents à n'importe quel prix, tel il fut pendant toute sa carrière : un lutteur d'une obstination et d'une énergie indomptables.

Au surplus, il faisait de l'argent. A la fin de sa pre

mière année de travail, il rendit à sa mère les cent dollars avancés par elle et lui remit en outre mille dollars à garder. Plus de six mille francs de gain pour un batelier de dix-sept ans, c'était un joli début. Et l'on conviendra que cet argent était bien gagné.

Cornélius Vanderbilt n'avait pas des manières engageantes, un esprit conciliant, de l'affabilité. Il était rude et parfois grossier dans son langage, prompt à jurer, à s'emporter même à la moindre contrariété. Mais il était d'une honnêteté parfaite et ne promettait jamais que ce qu'il pouvait tenir.

On le savait, et cette qualité lui valut beaucoup. C'est ainsi que, pendant la guerre avec l'Angleterre, le commissaire-général des vivres ayant ouvert un concours pour le transport des approvisionnements pendant trois mois, tous les bateliers envoyèrent leurs offres avec un devis des dépenses. Vanderbilt prit la peine de calculer ce que cette besogne lui coûterait pour être bien faite. Il en résulta que son devis était de beaucoup le plus élevé. Néanmoins, sur le conseil de son père, il l'envoya en même temps que les autres.

Le jour où la réponse devait être donnée, il négligea de se présenter au bureau avec ses camarades. Ce ne fut que lorsqu'il les vit revenir bredouille qu'il se hasarda à paraître.

- Est-ce que le contrat a été livré ? demanda-t-il au commissaire.

- Oui, répondit celui-ci. C'est une affaire réglée. Cornélius Vanderbilt est l'homme désigné.

Et voyant l'étonnement se peindre sur la physionomie du jeune homme :

- Quoi, ajouta-t-il, serait-ce vous ?
- Je m'appelle Cornélius Vanderbilt.

– Eh bien, reprit le commissaire, ne comprenezvous pas pourquoi c'est à vous que nous avons donné l'entreprise ?

- Non.

- C'est parce que nous voulons que cette affaire soit faite, et nous savons que vous la ferez.

Cette bonne fortune arrivait à point pour lui aider à monter son ménage ; car il venait de se marier avec une charmante jeune fille, son égale par les capacités intellectuelles et le caractère, sa propre cousine germaine, Sophie Johnson. Il n'avait que dix-neuf ans; c'était bien un peu tôt. Et ses parents lui présentèrent de sérieuses observations à ce sujet. Mais il n'avait pas coutume de se laisser contrarier dans ses idées ; et puisqu'il était de force à entretenir une famille, finalement il n'avait peutêtre pas tort de se marier de bonne heure. Cela valait toujours mieux que de mener la vie de garçon et de dépenser son argent en parties de plaisir.

Le contrat passé avec le commissaire portait que chacun des six forts serait approvisionné une fois par semaine ; et il fallait en moyenne douze heures pour cette besogne. Mais comme Vanderbilt s'était engagé, d'autre part, à faire pendant le jour un service régulier entre Staten Island et New-York, et qu'il n'y voulait pas renoncer, force lui était d'employer ses nuits à ce travail surnuméraire. Ainsi, de jour et de nuit, pendant trois mois il fut à l'æuvre sans autre relâche que celui du dimanche, avec ici et là une demi-heure de sommeil, quand la mer était bonne et le vent favorable.

Il est assez probable que pendant ce temps ceux qui devaient plus tard lui reprocher sa fortune, s'amusaient à fumer des pipes en flânant au soleil, les mains dans les poches.

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