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ractère. Le Critique lui reproche de la mauvaise humeur , et l'amour de l'argent; le Chartreux l'accuse de vaine gloire ; le Com-, pilateur, de trop d'esprit. Le premier se fonde sur ce qu'un Philosophe mis en scène par La Bruyère , déclare fort plaisamment que l'on ne gagne rien à faire d'excellens livres , qu'un bon négoce vaut mieux, et qu'il va donner pour titre, à son nouvel écrit: Du beau , du vrai , du premier principe, par Antisthènes, vendeur de marée. Le second, violant la règle de son ordre qui lui commandait le silence, et peut-être la charité cite à l'appui de sa censure, un passage

où le satirique avertit ces grands Seigneurs ennoblis dans la finance, et qui dans leur coffre-fort tiennent sous la clef 'toute leur race , que si jamais il fait fortune, il descend en ligne directe d’un Geoffroy de La Bruyère qui suivit Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre Sainte (1). Le troisième enfin, prétend que La Bruyère est peu philosophe , parce qu'il montre dans son style la prétention d'avoir beaucoup d'esprit. J'en suis fâché pour ces Messieurs,

(1) Chap. XIV, De quelques Usages.

mais à des critiques de ce poids, je ne vois rien à répondre.

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Ainsi donc, sans nous arrêter à ce qu'ont pu dire ses critiques et répondre ses défenseurs, également inutiles à sa gloire (1); cherchant à le connaître moins encore d'après une tradition sûre, mais insuffisante, que par ses propres aveux, ou son témoignage involontaire, et par là même certain, nous sommes parvenus à rassembler sur son caractère moral, les idées successives de bonté, de délicatesse, d'honneur, et de noble indépendance ; enfin, l'idée de l'homme de bien qui, d'après La Bruyère lui - même, n'est ni un saint, ni un dévot, mais qui s'est peiné à n'avoir que de la vertu (2).

Cette maligne définition pourrait être mal interprétée. Un philosophe, que dis-je ? un controversiste, un théologien , semblerait s'y faire un jeu de mettre en opposition la

1

(1) Voyez les longues défenses de M. Coste, et ses commentaires,

(2) Chap. XII, Des Jugemens.

et

dévotion et la vėrtu. Cependant il respecta toujours la piété véritable : et ce qui prouve très-bien que ce n'est point sur celle - ci qu'il fait tomber le

sarcasme

c'est qu'il définit ailleurs le dévot, celui qui, sous un roi athée, serait athée; ce qui ne saurait s'entendre de la sincère dévotion. Il existe de ce mot un excellent commentaire, c'est l'histoire de la Régence; c'est ce qu'on vit arriver , comme en un changement de théâtre, lorsque l'élève du cardinal Dubois eut succédé sur le trône, ou, ce qui revient au même, dans la possession du pouvoir , au pénitent du père de La Chaise , et la jeune comtesse de Parabère à la vieille marquise de Maintenon. Tout dépend des circonstances, jusqu'aux formes sous lesquelles un écrivain conçoit et présente ses pensées. Trente ans plus tard, La Bruyère, pour exprimer la même observation, aurait renversé sa maxime; il aurait écrit : l'athée est celui qui, sous un roi dévot, serait dévot, La pensée, dis-je, aurait été la même, et cependant, cela est sûr, elle aurait semblé fort pieuse à ceux qui la trouvèrent impie, et qui, la charité nous invite à le croire, n'avaient

pas d'intérêt à se fâcher,

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Quand , malgré leurs interprétations probables à la manière d'Escobar, et les fausses clefs satiriques qu'on avait données de ses portraits , le célèbre auteur 'des Caractères vint siéger à l'Académie, elle réunissait dans son sein presque tous les Classiques du siècle de Louis; et, après tant de grands génies , tant d'écrivains d'un ordre supérieur, elle crut s'associer , en adoptant La Bruyère une gloire toute nouvelle, et qui manquait à la sienne, un génie original, un écrivain sans modèle. On ne manqua pas d'observer que l'Académie était trop modeste : et je dois observer, moi, que, dès ce

tems , comme aujourd'hui, l'on parlait de son âge d'or et de sa décadence. Il semble toutefois que l'Académie eut de quoi se consoler de la perte de son

de son âge d'or : ses places étaient remplies par les Racines, les Boileaux, les Bossuets, les Fénelons, les Fléchiers, les La Fontaines ; et elle recevait La Bruyère. Vingt ans furent à peine écoulés, toutes ces places étaient vides , et l'âge d'or recoinmença (1). Mais lorsqu'une mort surprenante

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(1) Ce nouvel âge d'or fut cependant peu durable, et l'on sait que les Montesquieux, les Voltaires,

et soudaine (1) enleva La Bruyère à l'Académie, de tous les grands hommes qu'elle possédait au jour de sa réception, cette savante compagnie n'avait perdu que le seul La Fontaine : même elle était si riche alors, qu'elle avait para ne pas sentir toute la grandeur de cette première perte. Elle fut plus frappée de la seconde. Et ses organes, ses Directeurs, qui, dans un éloge public, avaient à peine osé dire du fabuliste qu'il n'était pas moins original, ni moins célèbre dans notre langue que Phèdre l'était dans la sienne (2), ne craignirent pas d'affirmer

les Buffons, et quelques autres, ont ramené le siècle de fer.

Jours malheureux ! tout est dégénéré.

VOLT.

(1) Il mourut le 10 mai 1696, âgé de cinquante. deux ans. c

Quatre jours auparavant il était à Paris, dans une compagnie de gens qui l'ont conté, où toutà-coup il s'aperçut qu'il devenait sourd, mais absolument sourd. Point de douleur cependant. Il s'en retourna à Versailles où il avait son logement à l'hôtel de Condé, et une apoplexie d'un quart d'heure l'emporta ». (Histoire de l'Académie, par M. l'abbé d'Olivet, t. II, p. 232.)

(2) Harangues de l'Académie, t. III, p. 26.

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