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tiennent beaucoup à l'idée prernière et au plan de son ouvrage; mais beaucoup plus cependant à sa méthode de composition, où nous retrouvons encore ce même art de l'ouvrier dont lui seul peut nous offrir toutes les sortes d'exemples.

« L'homme du meilleur esprit, eomme il » l'observe lui-même, est inégal.... il entre » en verve, mais il en sort : alors, s'il est » sage, il parle peu, il n'écrit point..... >> Chante-t-on avec un rhume ? ne faut-il » pas attendre que la voix revienne (1)? » La Bruyère est cet homme sage. Il ne chante pas avec un rhume; c'est-à-dire, il n'écrit jamais que dans ces momens d'inspiration où l'arne vivement frappée des objets, les reçoit et les réfléchit dans le discours comine dans une glace fidèle.

La forme seule de son livre pouvait lui permettre d'attendre toujours, et de toujours saisir , ces inomens plus ou moins rares. Dans

(1) Chap. II, De l'homme. Tome II, édit, de Hol• lande, avec les Cominentaires de M. Coste.

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une composition tout marche et se suit(1), on est quelquefois entraîné par la suite du raisonnement ou la liaison des idées : on développe un vaste plan, on tient la chaîne de ses créations, on craint qu'elle ne vienne à se rompre, on est tourmenté du besoin de continuer sa course quand il faudrait se reposer. La Bruyère n'éprouve jamais ni ce besoin ni ces craintes. Il n'appréhende pas de voir échapper de ses mains le fil délicat du raisonnement et de la logique du discours, dans un ouvrage formé de tableaux épars, et d'observations, toujours d'accord entr'elles sans doute, mais que l'artifice de la composition n'enchaîne pas; et il n'est point impatient d'épancher les émotions de son ame, dans un ouvrage où

presque toujours il se donne un rôle étranger. Il écrit sur divers sujets à des époques diverses, ou plutôt à différens jours il fait divers personnages. Hier il était Ménalque, et il ne l'est plus; il en a dépouillé le caractère et le masque. Il revêt aujourd'hui celui de Théobalde; il note son dé. bit sur ses discours; il imite son geste et le

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() Boileau, Art poétique,

son de sa voix. Enfin il représentera, lorso qu'un de ces momens d'inspiration durant lesquels il entre en scène, l'aura si bien trans. formé en Théobalde lui-même qu'il ne lui restera plus qu'à jouer d'original. Voilà comment il se dispose à chaque représentation nouvelle; et voilà comment il met dans son jeu tant de naturel et d'aisance.

Tous ces soins préparatoires, ces intervalles de méditation entre des compositions différentes, ces expériences faites sur sa pensée, et pour ainsi dire ces répétitions du rôle que l'on doit prendre, voilà ce que je nomme dans La Bruyère l'art de l'ouvrier. Un art si profond suppose le talent , et loin de le gêner,

il le sert, l'enrichit; il développe sa force en la réglant; il marche devant lui pour sonder sa route. L'imagination fécondée par une longue méditation, fermente sourdement, s'échauffe, et tout-à-coup se passionne et s'enflamme. On sent l'approche du Dieu. Toutes ces idées successives qu'on avait lentement amassées, on les reçoit simultanément : un travail secret les a disposées dans un ordre lumineux; on les voit comme dans un tableau dont le dessin est tracé: comme

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on les voit, on les peint: on avait conçu, l'on enfante. C'est ainsi que l'on fait de verve, quoiqu'on travaille avec art. C'est le secret de tous les grands écrivains : c'est celui de La Bruyère. Ce que sa raison a pensé, son imagination l'anime ; elle lui donne la vie, l'expression et le mouvement. Parmi tant de personnages divers, celui qu'il fait parler, on l'entend; celui qu'il fait agir , on le voit; celui qu'il peint, on l'a vu, on pense le reconnaître. On les démêle tous dans la foule, on les nommerait par leur nom; et quoiqu'ils aient souvent entre eux quelques points de ressemblance, il est impossible de s'y tromper, et de les prendre l'un pour l'autre : tant leurs physionomies sont vives et naturelles ! tant le peintre qui les représente excelle à saisir dans chacun les traits particuliers qui le caractérisent !

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Veut-il peindre l'impertinent ? il le fait entendre dès l'antichambre : on le reconnaît ayant qu'il soit entré. La Bruyère s'en empare aussitôt ; il le place au milieu d'un cercle, le fait asseoir à un repas, le conduit à une table de jeu , et il ne le quitte enfin qu'après nous avoir rendu ce qu'il est lui

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même, c'est-à-dire, incapables de souffrir plus long-tems Theodecte, et ceux qui le souffrent (1).

Va-t-il nous montrer encore dans des attitudes si variées, ces ames curieuses et avides du denier dir, qui spéculent toute leur vie sur le rabais ou le décri des monnaies , et dont la seule pensée est d'acquérir ou de ne point perdre ? Non, sans doute ; ces gens-ci n'ont tous qu'une physionomie qu'il faut rendre par un seul trait. De telles gens, dit le philosophe , ne sont ni parens , ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni

peuti être des hommes; ils ont de l'argent. Ce

n'est pas là peindre, je l'avoue, mais c'est assez bien définir.

En voici d'autres que le vent de la faveur pousse à voiles déployées sur l'océan de la fortune: úne allégorie pleine de feu les va mettre sous nos regards. Ils perdent en un moment la terre de vue , et font leur route. (Les voilà en pleine mer.) Tout leur

(1) Chap. V, De la Société et de la Conversation:

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