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Un nouveau siècle commence. Au besoin d'imiter et de croire avait succédé le besoin de connaître et d'inventer. Tandis que sur les débris du despotisme scholastique, la Philosophie (1) remonte jusqu'au doute et redescend aux systèmes, des Génies de toutes les trempes s'emparent à l'envi de cette Langue à qui. ses heureux progrès présagent un perfectionnement rapide. Chacun d'eux lui donne à diverses mesures les qualités dominantes de son esprit, et notre Langue est souple et féconde : le talent

pur , exquis viennent ensuite, ils polissent l'oeuvre du Génie ; et notre Langue est fixée. Des Poètes, des Orateurs, dignes de la Grèce et de Rome, illustrent notre Littérature : et dans les divers genres d'écrire qui tiennent plus particulièrement à l'imagination, le beau siècle de Louis, rival du siècle d'Auguste , enfante de nombreux chefs-d'oeuvres

le goût

(1) Descartes. On sait qu'il déblaya , si je puis ainsi dire, la route de la vérité encombrée par de vieilles erreurs, et qu'il la sema d'erreurs nouvelles. Personne n'a mieux prouvé ce que peuvent pour la raison les chutes mêmes d'un grand homme.

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qu'il faut imiter pour les égaler , et qui seraient encore des modèles lors même qu'on parviendrait à les surpasser. L'éclat dont brille la France fixe les regards de l'Univers. Et nos grands Maîtres, devenus des autorités dans toutes les littératures, consacrentenfin en Europe ceite adoption des talens étrangers, cet échangedes trésors de l'esprit, et ce commerce des arts qui font entrer tous les Peuples dans le partage des bienfaits de la Raison et des richesses du Génie.

Après cet âge couvert d'une gloire éblouissante, que restait-il encore à faire pour l'honneur des Lettres françaises , et les progrès de l'Esprit national ? La Langue était fixée, it est vrai, mais on pouvait l'enrichir. L'art d'écrire était connu, il avait ses inodèles ; mais on pouvait l'agrandir, l'appliquer à de nouveaux objets, répandre ainsi les lumières sur de plus nombreuses classes de lecteurs, et faire d'une Nation illustrée par quelques Hommes de génie une Nation d’Hommes éclairés. Alors devait s'achever l'ouvrage du seizième et du dix-septième siècles ; ce commerce des esprits entre les Nations, se chan

ger en une confédération de travaux et de lumières; et toutes les Républiques littéraires se réunir en un seul Empire dont les citoyens seraient partout et les limites nulle là ce qui restait à faire au dix-huitième siècle: et c'est de là qu'il faut partir pour juger ce qu'il a fait,

part. Voi

Dès ses premières années, tout annonça dans les esprits un changement général, et la nouvelle direction que devaient en recevoir les Lettres. Long-tems le plus imposant de nos Rois avait recueilli sur un trône qu'environnaient alors la gloire et les plaisirs , ces tributs , les plus flatteurs que puisse obtenir un Monarque, l'admiration de ses ennemis, et l'enthousiasme de san Peuple. Les Lettres protégées par l'estime de Louis plus encore que par sa munificence, se plurent à partager l'iyresse nationale, à former la décora tion d'un règne où tout parut s'embellir. Mais ces jours éclatans n'étaient plus. Tant de grandeur s'était ruinée elle-même; trop de succès avaient amené des revers. Une destinée terrible dans ses retours, semblait, à quelque prix que ce fût, vouloir abattre ce Roi

toujours plus grand que ses malheurs : elle le frappait à-la-fois dans son Empire et dans sa famille. Et le Peuple qui voyait tomber par des morts soudaines toute la race de Louis , pleurant sur le tombeau du jeune et vertueux Prince vers qui dans ses disgraces il avait élevé ses mains et ses voeux, sentait s'évanouir par degrés ses dernières espérances. Quel spectacle pour une Nation qui croyait pouvoir se confier en quarante années de . prospérité ! à nos frontières les défaites, la faim dans nos remparts, et le deuil sur le Trône ! Cependant cette Nation généreuse , accoutumée long - lems à respecter Louis , semblait craindre d'ajouter aux douleurs d'un Prince qui reconnaissait ses fautes (1) : elle gardait un triste inais respectueux silence et ne permettait point à ses plaintes de trahir ses justes terreurs. Mais le malheur et surtout les craintes conduisent à l'habitude de réfléchir. Les Esprits perdent alors cette insouciance de l'avenir qui naît de la félicité pré

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(1) On doit en excepter quelques provinces où la révolte fut excitée par la misère, et, il faut bien le dire, par la persécution,

sente : le danger de l'État, l'infortune du Peuple, tout ce qui intéresse la cause du Trône ou de la Nation, devient l'objet de toutes les pensées, et bientôt de tous les entretiens. Bientôt une raison sévère remplace ces illusions que nourrissaient les flatteries d'une destinée long-tems heureuse (1). Les Lettres devaient partager cette dernière révolution d'un règne dont elles avaient suivi toutes les vicissitudes : brillantes à son midi de la plus vive splendeur, comme lui elles s'étaient obscurcies, avec lui elles avoient paru pencher vers leur déclin.

Toutefois quelques Écrivains déjà connus sous ce règne, mais qu'on a vu depuis obtenir plus de succès et de renommée, ou suivaient encore de loin les traces de nos grands Maîtres, ou s'ouvraient des routes nouvelles

(1) Ainsi des circonstances extraordinaires vinrent hâter à cette époque la marche secrète de l'esprit humain qui, chez les peuples comme dans les individus, est presque toujours conduit par les Arts d'imagination aux Sciences de raisonnement,

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