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Soient aux bords africains d'un orage emportés,
Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune,
Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune;
Mais que Junon, constante en son aversion,
Poursuive sur les flots les restes d'Ilion;
Qu'Éole, en sa faveur, les chassant d'Italie,
Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Éolie;
Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer,
D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air,
Délivre les vaisseaux, des Syrtes les arrache;
C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur;
La poésie est morte ou rampe sans vigueur;
Le poète n'est plus qu'un orateur timide,
Qu'un froid historien d'une fable insipide.

C'est donc bien vainement, que nos auteurs déçus,
Bannissant de leurs vers ces ornements reçus,
Pensent faire agir Dieu, ses saints, et ses prophètes,
Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes;
Mettent à chaque pas le lecteur en enfer,
N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer ...
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles:
L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés
Que pénitence à faire, et tourments mérités;
Et de vos fictions le mélange coupable
Même à ses vérités donne l'air de la fable.
Et, quel objet, enfin, à présenter aux yeux,
Que le diable toujours hurlant contre les cieux,
Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,
Et souvent avec Dieu balance la victoire!

«Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès.»

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Je ne veux point, ici, lui faire son procès;
Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,
Il n'eût point de son livre illustré l'Italie,
Si son sage héros, toujours en oraison,
N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison;
Et si Renaud, Argant, Tancrède, et sa maîtresse,
N'eussent de son sujet égayé la tristesse.

Ce n'est pas que j'approuve en un sujet chrétien,
Un auteur follement idolâtre et païen.
Mais, dans une profane et riante peinture,
De n'oser de la fable employer la figure;
De chasser les Tritons de l'empire des eaux;
D'ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux;
D'empêcher que Caron, dans la fatale barque,
Ainsi que le berger ne passe le monarque;
C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement,
Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément.
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence;
De donner à Thémis ni bandeau ni balance;
De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain;
Ou le Temps qui s'enfuit une horloge à la main;
Et partout, des discours, comme une idolâtrie,
Dans leur faux zèle iront chasser l'allégorie.
Laissons-les s'applaudir de leur pieuse erreur.
Mais, pour nous, bannissons une vaine terreur,
Et, fabuleux chrétiens, n'allons point, dans nos songes,
Du Dieu de vérité faire un Dieu de mensonges.

La fable offre à l'esprit mille agréments divers:
Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers,
Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoménée,
Hélène, Ménélas, Pâris, Hector, Enée ...
O le plaisant projet d'un poète ignorant,

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Qui de tant de héros va choisir Childebrant!?
D'un seul nom quelquefois le son dur, ou bizarre,
Rend un poème entier, ou burlesque, ou barbare.

Voulez-vous longtemps plaire et jamais ne lasser?
Faites choix d'un héros propre à m'intéresser,
En valeur éclatant, en vertus magnifique;
Qu'en lui, jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque,
Que ses faits surprenants soient dignes d'être ouïs;
Qu'il soit tel que César, Alexandre, ou Louis ...

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ÉPITRE IV

2. Le passage du Rhin, 1672

Au roi

(C'est l'épître célèbre décrivant le passage du Rhin. C'est une excellente illustration du style (mythologique» que Boileau préconisait. C'est aussi un bon exemple de cette poésie du xviie siècle destinée à chanter les louanges du grand Roi.2

Le passage du Rhin fut l'événement initial de la guerre de Hollande (1672–1678). Louis XIV était là en personne, et pour l'honorer, les poètes en amplifièrent l'importance. Napoléon l'appela «une opération militaire de quatrième ordre.» Louis XIV — qui était du reste accompagné de Condé et de Turenne, les vrais chefs de l'armée -avait avec lui 15,000 hommes; l'ennemi n'en avait que 1000; et le fleuve est guéable en cet endroit.]

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Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
Le Rhin, tranquille, et fier du progrès de ses eaux,

1 Guerrier franc du ville siècle, dont les chroniqueurs font un frère de Charlemagne, et dont un obscur contemporain de Boileau, le poète Carel de Sainte-Garde, a fait le héros de son poème épique: Les Sarrasins chassés de France.

2 Pendant soixante années on proposa à l'Académie française pour les concours de poésie et d'éloquence, l'Éloge du Roi. (Voir un autre exemple, p. 110 de ce livre, l'Ode de Perrault. Le siècle de Louis le Grand.)

3 Saint-Gothard, où le Rhin prend sa source.

Appuyé d'une main sur son urne penchante,
Dormait au bruit flatteur de son onde naissante,
Lorsqu'un cri, tout à coup suivi de mille cris,

Vient d'un calme si doux retirer ses esprits.
5 Il se trouble; il regarde; et partout sur ses rives

Il voit fuir à grands pas ses Naïades craintives,
Qui toutes, accourant vers leur humide Roi,
Par un récit affreux redoublent son effroi:

Il apprend qu'un héros, conduit par la Victoire, 10 A de ses bords fameux flétri l'antique gloire;

Que Rhinberg et Wesel,terrassés en deux jours, D’un joug déjà prochain menacent tout son cours. «Nous l'avons vu, dit l'uné, affronter la tempête

De cent foudres 3 d'airain' tournés contre sa tête; 15 Il marche vers Tholus4; et tes flots en courroux

Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux.
Il a de Jupiter la taille et le visage;
Et, depuis ce Romain, dont l'insolent passage

Sur un pont, en deux jours, trompa tous tes efforts, 20 Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords.)

Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles; Le feu sort à travers ses humides prunelles: «C'est donc trop peu, dit-il, que l'Escaut en deux mois Ait appris à couler sous de nouvelles lois;

1 Louis XIV. 2 Villes où Louis a effectué le passage du Rhin.

3 Boileau s'est vanté d'avoir le premier chanté dans la langue noble de la poésie, la poudre et les canons.

Sur la rive gauche du Rhin; près de là, la forteresse de Skink (mentionnée plus bas). Tholus, forme française de Toll-huys (Toll-house).

Jules César passa le Rhin en 55 av. J. C. 6 Afiuent du Rhin dans la Flandre française, province annexée à la couronne de France au Traité d'Aix-la-Chapelle, après la Guerre de Dévolution contre l'Espagne (1668).

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Et de mille remparts mon onde environnée
De ces fleuves sans nom suivra la destinée!
Ah! périssent mes eaux! ou par d'illustres coups
Montrons qui doit céder, des mortels ou de nous!»

A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse,
Il prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse;
Son front cicatrisé rend son air furieux;
Et l'ardeur du combat étincelle en ses yeux.
En ce moment il part; et, couvert d'une nue,
Du fameux fort de Skink prend la route connue.
Là, contemplant son cours, il voit de toutes parts
Ses pâles défenseurs par la frayeur épars;
Il voit cent bataillons, qui, loin de se défendre,
Attendent sur des murs l'ennemi pour se rendre.
Confus, il les aborde; et, renforçant sa voix:
«Grands arbitres, dit-il, des querelles des rois,
Est-ce ainsi que votre âme, aux périls aguerrie,
Soutient sur ces remparts l'honneur et la patrie??
Votre ennemi superbe, en cet instant fameux,
Du Rhin, près de Tholus, fend les flots écumeux:
Du moins, en vous montrant sur la rive opposée,
N'oseriez-vous saisir une victoire aisée?
Allez, vils combattants, inutiles soldats,
Laissez là ces mousquets, trop pesants pour vos bras,
Et, la faux à la main, parmi vos marécages,

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1 Les Hollandais s'étaient adjugé ce rôle «d'arbitres des querelles du roi»; ils avaient commémoré leur intervention dans la guerre de Louis XIV contre l’Espagne par une médaille frappée après le Traité d'Aix-la-Chapelle (1668), et portant ces mots en latin; «Les rois ayant été soutenus, défendus et rapprochés.)) C'était pour la punir de cette intervention que Louis leur avait déclaré la guerre quatre ans plus tard. Boileau rappelle ironiquement cet incident.

2 Il y avait sur les drapeaux des Hollandais: Pro Honore et Patria.

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