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sur le bord du Pô. En arrivant, on trouve d'abord: je veux mourir, si je sais ce qu'on trouve d'abord. Je crois que c'est un perron. Non, non, c'est un portique. Je me trompe, c'est un perron. Par ma foi, je ne sais si c'est un 5 portique ou un perron. Il n'y a pas une heure que je

savais tout cela admirablement, et ma mémoire m'a manqué. A mon retour, je m'en informerai mieux et je ne manquerai pas de vous en faire le rapport plus ponctuellement. Je suis votre, etc.

5. Lettre sur la mort de Voiture, à Mlle de Ram

bouillet, 1639 10 Mademoiselle, personne n'est encore mort de votre

absence, hormis moi, et je ne crains point de vous le dire ainsi crûment, pour ce que je crois que vous ne vous en soucierez guère. Néanmoins, si vous en voulez parler

franchement, à cette heure que cela ne tire plus à consé15 quence, j'étais un assez joli garçon; et hors que je disputais

quelquefois volontiers et que j'étais aussi opiniâtre que vous, je n'avais pas de grands défauts. Vous saurez donc, Mademoiselle, que, depuis mercredi dernier, qui fut le jour

de votre partement, je ne mange plus, je ne parle plus, et 20 je ne vois plus; et enfin, il n'y manque rien, sinon, que je

ne suis pas enterré. Je ne l'ai pas voulu être sitôt, pour ce, premièrement, que j'ai eu toujours aversion à cela; et puis je suis bien aise que le bruit de ma mort ne coure pas

sitôt, et je fais la meilleure mine que je puis afin que l'on 25 ne s'en doute pas. Car si on s'avise que cela m'est arrivé justement sur le point que vous êtes partie, l'on ne s'em

1 Mlle de Rambouillet s'absentait assez souvent de Paris; cet été là, surtout en Normandie.

pêchera jamais de nous mettre ensemble dans les couplets de L'Année est bonne qui courent maintenant partout. En vérité, si j'étais encore dans le monde, une des choses qui m'y feraient autant de dépit, serait le peu de discrétion qu'ont certaines gens à faire courir toutes sortes 5 de choses. Les vivants ne font rien, à mon avis, de plus impertinent que cela, et il n'est pas jusqu'à nous autres morts, à qui cela ne déplaise. Je vous supplie, au reste, Mademoiselle, de ne point rire en lisant ceci: car, sans mentir, c'est fort mal fait de se moquer des trépassés, 10 et si vous étiez en ma place, vous ne seriez pas bien aise qu'on en usât de la sorte. Je vous conjure donc de me plaindre, et puisque vous ne pouvez plus faire autre chose pour moi, d'avoir soin de mon âme, car je vous assure qu'elle souffre extrêmement. Lorsqu'elle se sépará de 15

1 Voici le commencement de cette poésie qui est de Voiture luimême (1639):

L'Année est bonne
Les demoiselles de ce temps
Ont depuis peu beaucoup d'amants;
On dit qu'il n'en manque à personne,

L'année est bonne.
Nous avons vu les ans passés
Que les galants étaient glacés;
Mais maintenant tout en foisonne,

L'année est bonne.
Le temps n'est pas bien loin encor
Qu'ils se vendaient au poids de l'or,
Et pour le présent on les donne,

L'année est bonne.
Le soleil de nous rapproché
Rend le monde plus échauffé,
L'amour règne, le sang bouillonne,

L'année est bonne.

moi, elle s'en alla sur le grand chemin de Chartres, et de là droit à la Mothe: et même à l'heure que vous lisez ceci, je vous donne avis qu'elle est auprès de vous, et elle ira

cette nuit en votre chambre faire cinq ou six grands cris, 5 si cela ne vous tourne point à importunité. Je crois que

vous y aurez du plaisir: car elle fait un bruit de diable, et
se tourmente, et fait une tempête si étrange qu'il vous.
semblera que le logis sera prêt à se renverser. J'avais

dessein de vous envoyer le corps par le messager, aussi 10 bien que celui de la maréchale de Fervaquel; mais il est

en un si pitoyable état qu'il eût été en pièces devant que
d'être auprès de vous; et puis j'ai eu peur que par le chaud
il ne se gâtât ...

6. Poésies
I. SONNET A URANIE 2

[Vers 1620)
Il faut finir mes jours en l'amour d’Uranie:
L'absence ni le temps ne m'en sauraient guérir,
Et je ne vois plus rien qui me pût secourir,
Ni qui sût rappeler ma liberté bannie.
Dès longtemps je connais sa rigueur infinie;
Mais pensant aux beautés, pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre, et content de mourir,
Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.

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15

20

1 Elle s'était éprise du duc de Chevreuse après la mort de son mari et avait en mourant institué le duc son héritier. Celui-ci avait eu l'extrême mauvais goût de faire transporter la dépouille mortelle par le coche public pour éviter les frais d'une voiture particulière.

2 C'est le sonnet, inspiré par une belle inconnue, qui suscita la grande querelle des Uranistes et des Jobelins après la publication du sonnet sous le nom de Job, par Benserade en 1638, dans les Paraphrases sur les IX leçons de Job. La querelle éclata immédiatement

Quelquefois ma raison par de faibles discours
M'incite à la révolte et me promet secours;
Mais lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle,

Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants,
Elle dit qu'Uranie est seule aimable et belle, -
Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens.

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après la mort de Voiture en 1648. L'Hôtel de Rambouillet en général
se prononça pour Voiture. Voici le sonnet de Benserade:

Job, de mille tourments atteint,
Vous rendra sa douleur connue,
Et raisonnablement il craint
Que vous n'en soyez pas émue.
Vous verrez sa misère nue;
Il s'est lui-même ici dépeint.
Accoutumez-vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.
Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances,
On voit aller des patiences
Plus loin que la sienne n'alla.

Il souffrit des maux incroyables;
Il s'en plaignit, il en parla;
J'en connais de plus misérables.

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