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d'autres vers fort galants, à de fort belles lettres, à de fort agréables billets et à des conversations si divertissantes que Clélie soutenait qu'elles valaient mille fois mieux que

sa carte, et l'on ne voyait alors personne à qui l'on ne 5 demandât s'il voulait aller à Tendre. En effet, cela fournit durant quelque temps un si agréable sujet de s'entretenir, qu'il n'y eut jamais rien de plus divertissant.) .

6. Maximes des Précieuses lere (d'après Somaize, Le grand dictionnaire des pretieuses, 1661, article

Morale)

MAXIME I Comme la liberté, surtout des pensées, des paroles et des inventions, est la chose du monde la plus respectée 10 parmi elles, aussi leur gouvernement n'est-il pas monar

chique, et c'est une maxime établie dès le commencement de leur empire de ne recevoir point d'autre gouvernement que le libre.

II

Encore que leur gouvernement soit libre, leur morale 15 est pourtant de reconnaître quelque puissance de qui, du

moins en apparence, elles suivent les ordres; et l'on n'arrive à ce degré de pouvoir que par l'estime générale que l'on s'attire, et cette estime ne s'acquiert que par la beauté des ouvrages.

III

20 Leur troisième maxime est de refuser les dehors à

l'amour, parcequ'elles sont persuadées qu'on ne peut les accuser que de ce qui est visible.

IV Le quatrième point est de donner plus à l'imagination à l'égard des plaisirs qu'à la vérité, et cela par ce principe de morale que l'imagination ne peut pécher réellement.

.

C'est encore un point de morale bien approuvé entre elles, de ne dire leurs sentiments que devant ceux qu'elles 5 estiment, et de ne dire jamais les défauts d'une personne sans y joindre quelque louange, et cela pour adoucir l'aigreur de la critique.

VI La sixième maxime qu'elles suivent est de faire toujours plus d'état du présent que du passé ni que de l'ave- 10 nir, et principalement en ce qui est du langage et des modes.

VII

La morale qu'elles ont encore, en ce qui est des amitiés, est fort observée de toutes les véritables précieuses, qui ont cette maxime de donner en cette rencontre beaucoup 15 à l'apparence, tenant pour une vérité constante qu'il ne faut jamais lier si fort en effet avec une personne, que la séparation et la mésintelligence puisse troubler l'âme ou altérer le divertissement nécessaire de la conversation.

VIII

Elles sont encore fortement persuadées qu'une pensée 20 ne vaut rien lorsqu'elle est entendue de tout le monde, et c'est une de leurs maximes de dire qu'il faut nécessairement qu'une précieuse parle autrement que le peuple, afin que ses pensées ne soient entendues que de ceux qui

ont des clartés au-dessus du vulgaire; et c'est à ce dessein qu'elles font tous leurs efforts pour détruire le vieux langage, et qu'elles en ont fait un, non seulement qui est nouveau, mais encore qui leur est particulier.

IX 5 L'esprit étant le fondement de tout ce qui regarde les

précieuses, et le silence en dérobant la connaissance, elles ont cette maxime de n'en observer jamais sans l'accompagner de gestes et de signes par où elles puissent décou

vrir ce qu'elles ne disent pas, et qui mettent sur leur 10 visage les sentiments qu'elles ont, ou de ce qui se dit, ou

de ce qui se fait devant elles.

Leur gouvernement étant paisible, leur politique est d'étudier les moyens de détourner toutes les divisions et

toutes les guerres de leur empire, et pour cela leur morale 15 est d'attirer dans leur parti toutes les personnes de qua

lité, afin d'avoir l'empire dessus toutes les alcoves considérables et d'être en état de goûter en repos le plaisir de tenir de paisibles assemblées, et où les combats ne soient

que commes des jeux de barrière, d'où les vainqueurs et 20 les vaincus sortent en bonne intelligence.

7. La Guirlande de Julie

1641

«La belle Julie eut beau dire qu'elle ne voulait pas se marier, l'amoureux et obstiné Montausier persévéra dans sa poursuite, et fit le siège de la dame selon toutes les règles, avec une ardeur à la fois habile et passionnée; d'une part, intéressant tout le monde à son amour, gagnant successivement toutes les amies de la noble mar

quise, faisant parler en sa faveur, d'abord Richelieu, puis Mazarin, plus tard la Reine elle-même; d'autre part, agissant sur le coeur de Julie par tous les beaux esprits de sa cour, se faisant bel esprit luimême, composant des vers pour elle, en faisant composer par tous les poètes de sa connaissance, lui prodiguant les adorations publiques et privées et lui adressant enfin cette fameuse Guirlande de Julie, «la plus illustre galanterie, dit Tallemant, qui ait jamais été faite.) La plupart de ces madrigaux sont de Montausier lui-même, les autres, des poètes de l'hôtel de Rambouillet.»

(V. COUSIN, La société française

au xviie siècle, édition 1909, P. 153.)

ZÉPHIR A JULIE [La Guirlande de Julie — qui avait 29 fleurs et 62 madrigaux (il , y avait souvent plusieurs madrigaux de différentes personnes pour la même fleur) — fut offerte sous la forme d'un superbe manuscrit sur papier vélin, exécuté par le fameux calligraphe Jarry, et décoré en couleur par les meilleurs artistes du temps. Le zo feuillet porte une miniature représentant Zéphir entouré d'un nuage et tenant dans sa main droite une rose et dans sa main gauche la «guirlande» dont il souffie légèrement les fleurs sur la terre. Ce premier madrigal (8° feuillet) interprète ce dessin. Il est du Marquis de Montausier, qui en a fait seize en tout.]

Madrigal
Recevez, ô Nymphe adorable,
Dont les cours reçoivent les lois,

Cette Couronne plus durable
Que celles que l'on met sur la tête des Rois.

Les fleurs dont ma main la compose
Font honte à ces fleurs d'or qu'on voit au firmament;

L'eau dont Permesse les arrose
Leur donne une fraîcheur qui dure incessamment;

Et tous les jours ma belle Flore,
Qui me chérit et que j'adore,

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Me reproche avecque courroux
Que mes soupirs jamais pour elle
N'ont fait naître de fleur si belle
Que j'en ai fait naître pour vous.

(MONTAUSIER)

LA COURONNE IMPÉRIALE
Bien que de la Rose et du Lis
Deux rois d'éternelle mémoire
Fassent voir leurs fronts embellis,
Ces fleurs sont moindres que ta gloire;
Il faut un plus riche ornement
Pour récompenser dignement
Une vertu plus que royale;
Et, si l'on se veut acquitter,
On ne peut moins te présenter
Qu'une couronne impériale.

(MALLEVILLE)

15

LE NARCISSE
Je consacre, Julie, un narcisse à ta gloire;
Lui-même des beautés te cède la victoire.
Étant jadis touché d'un amour sans pareil,

Pour voir dedans l'eau son image,

Il baissait toujours son visage
Qu'il estimait plus beau que celui du soleil.
Ce n'est plus ce dessein qui tient sa tête basse;
C'est qu'en te regardant, il a honte de voir

Que les dieux ont eu le pouvoir
De faire une beauté qui la sienne surpasse.

(MONTAUSIER)

20

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