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Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout: si bien qu'au bout de l'an,

Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.

.5

16. Les animaux malades de la peste

VII. I

IO

15

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un jour l’Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés:

On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie;

Nul mets n'excitait leur envie;
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;
Les tourterelles se fuyaient:

Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint.conseil, et dit: «Mes chers amis,

Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.

Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements.

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25

IO

Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait? nulle offense;

5 Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut: mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi:
Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse;
Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, 15

En les croquant, beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.»
Ainsi dit le renard; et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir
Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

25 Au dire de chacun, étaient de petits saints. L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,

30 Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.»

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A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal. 5 Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!

Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait: on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable, 10 Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

17. Les vautours et les pigeons

VII. 8

15

Mars autrefois mit tout l'air en émute.2
Certain sujet fit naître la dispute
Chez les oiseaux; non ceux que le printemps
Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,
Par leur exemple et leurs sons éclatants,
Font que Vénus est en nous réveillée;
Ni ceux encore que la mère d'Amour
Met à son char: mais le peuple vautour,
Au bec retors, à la tranchante serre,
Pour un chien-mort se fit, dit-on, la guerre.
Il plut du sang: je n'exagère point.
Si je voulais conter de point en point
Tout le détail, je manquerais d'haleine.
Maint chef périt, maint héros expira,

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= vouer aux dieux, immoler.
2 émute=émeute (pour rimer avec dispute).

1 dévouer

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IO

Et sur son roc Prométhée espéra
De voir bientôt une fin à sa peine.
C'était plaisir d'observer leurs efforts;
C'était pitié de voir tomber les morts.
Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
Tout s'employa. Les deux troupes, éprises
D'ardent courroux, n'épargnaient nuls moyens
De peupler l'air que respirent les ombres:
Tout élément remplit de citoyens
Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.
Cette fureur mit la compassion
Dans les esprits d'une autre nation
Au cou changeant, au coeur tendre et fidèle.
Elle employa sa médiation
Pour accorder une telle querelle:
Ambassadeurs par le peuple pigeon
Furent choisis; et si bien travaillèrent,
Que les vautours plus ne se chamaillèrent.
Ils firent trève; et la paix s'ensuivit.
Hélas! ce fut aux dépens de la race
A qui la leur aurait dû rendre grâce.
La gent maudite aussitôt poursuivit
Tous les pigeons, en fit ample carnage,
En dépeupla les bourgades, les champs.
Peu de prudence eurent les pauvres gens
D'accommoder un peuple si sauvage.

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25

Tenez toujours divisés les méchants:
La sûreté du reste de la terre
Dépend de là. Semez entre eux la guerre;
Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant. Je me tais.

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18. Le coche et la mouche

VII. 9

5

IO

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu;
L'attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient, et des chevaux s'approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment

Qu'elle fait aller la machine,
S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine,

Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l'empressée: il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin;
Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le moine disait son bréviaire:
Il prenait bien son temps! une femme chantait:
C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!
Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut:
«Respirons maintenant! dit la mouche aussitôt:
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.»

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