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traordinaires par leurs vertus firent le bonheur de leurs peuples et remplirent la terre du bruit de leurs grandes actions: ils furent bénis pendant leur vie et leur mémoire

fut révérée de la postérité. Mais, dans la suite des temps, 5 on oublia qu'ils étaient hommes et l'on leur offrit de l'en

cens et des sacrifices. La même chose est arrivée aux hommes qui ont excellé les premiers dans les arts et dans les sciences. Le respect qu'on eut pour leur mémoire

s'augmenta tellement qu'on ne voulut plus rien voir en 10 eux qui se ressentît de la faiblesse humaine, et l'on en

consacra tout, jusqu'à leurs défauts. Ce fut assez qu'une chose eût été faite ou dite par ces grands hommes pour être incomparable, et c'est même encore aujourd'hui une

espèce de religion parmi quelques savants de préférer la 15 moindre production des anciens aux plus beaux ouvrages de tous les modernes.

J'avoue que j'ai été blessé d'une telle injustice. Il m'a paru tant d'aveuglement dans cette prévention et tant

d'ingratitude à ne pas vouloir ouvrir les yeux sur les 20 beautés de nos siècles, à qui le ciel a départi mille lumières

qu'il a refusées à toute l'antiquité, que je n'ai pu m'empêcher d'être ému d'une véritable indignation. Ç'a été cette indignation qui a produit le petit poème du Siècle

de Louis-le-Grand qui fut lu à l'Académie Française ... 25 ... Ce n'est pas à l'occasion des auteurs qui ont écrit

contre moi que j'ai travaillé à ces dialogues, ce n'a été que pour désabuser ceux qui ont cru que mon poème n'était qu'un jeu d'esprit, qu'il ne contenait point mes

véritables sentiments et que je m'étais diverti à soutenir 30 un paradoxe ...

1 Il en a réfuté plusieurs dans les pages de sa Préface qui précèdent.

Extrait du PREMIER DIALOGUE: De la prévention en faveur

des Anciens.

Michel Ange, architecte, peintre et sculpteur, mais surtout sculpteur excellent, ne pouvant digérer la préférence continuelle que les prétendus connaisseurs de son temps donnaient aux ouvrages des anciens sculpteurs sur tous ceux des modernes, et d'ailleurs indigné de ce que quel- 5 ques-uns d'entre eux avaient osé lui dire en face que la moindre des figures antiques était cent fois plus belle que tout ce qu'il avait fait et ferait jamais en sa vie, imagina un moyen sûr de les confondre. Il fit secrètement une figure de marbre où il épuisa tout son art et tout son génie. 10 Après l'avoir conduite à sa dernière perfection, il lui cassa un bras, qu'il cacha, et, donnant au reste de la figure par le moyen de certaines teintes rousses qu'il savait faire, la couleur vénérable des sculptures antiques, il alla lui-même la nuit l'enfouir dans un endroit où l'on devait bientôt 15 jeter les fondements d'un édifice. Le temps venu, et les ouvriers ayant trouvé cette figure en fouillant la terre, il se fit un concours de curieux pour admirer cette merveille incomparable. «Voilà la plus belle chose qui se soit jamais vue,) criait-on de tous côtés. «Elle est de Phi- 20 dias,» disaient les uns. «Elle est de Polyclète,» disaient les autres. «Qu'on est éloigné, disaient-ils tous, de rien faire qui en approche! Mais quel dommage qu'il lui manque un bras! car enfin, nous n'avons personne qui puisse restaurer dignement cette figure.) Michel Ange, 25 qui était accouru comme les autres, eut le plaisir d'entendre les folles exagérations des curieux, et, plus content mille fois de leurs insultes qu'il ne l'aurait été de leurs louanges, dit qu'il avait chez lui un bras de marbre qui

peut-être pourrait servir en la place de celui qui manquait. On se mit à rire de cette proposition. Mais on fut bien surpris lorsque, Michel Ange ayant apporté ce bras

et l'ayant présenté à l'épaule de la figure, il s'y joignit 5 parfaitement et fit voir que le sculpteur qu'ils estimaient

si inférieur aux anciens était le Phidias et le Polyclète de ce chef-d'œuvre.

Extrait du TROISIÈME DIALOGUE: De l'astronomie, de la

géographie, de la navigation, de la physique, de la chimie, des mécaniques et de toutes les autres connaissances, il est incontestable que nous l'emportons sur les anciens.

Pourquoi voulez-vous que l'éloquence et la poésie n'aient pas eu besoin d'autant de siècles pour se perfec10 tionner que la physique et l'astronomie? Le cœur de

l'homme, qu'il faut connaître pour le persuader et pour lui plaire, est-il plus aisé à pénétrer que les secrets de la nature, et n'a-t-il pas de tout temps été regardé comme le

plus creux de tous les abîmes, où l'on découvre tous les 15 jours quelque chose de nouveau, et dont il n'y a que

Dieu seul qui puisse sonder toute la profondeur? Comme les anciens connaissaient en gros aussi bien que nous les sept planètes et les étoiles les plus remarquables, mais

non pas les satellites des planètes et ce grand nombre de 20 petits astres que nous avons découverts, de même ils con

naissaient en gros aussi bien que nous les passions de l'âme, mais non pas une infinité de petites affections et de petites circonstances qui les accompagnent, et qui en

sont comme les satellites. Ce n'a été que dans ces der25 niers temps que l'on a fait et dans l'astronomie et dans la

morale, ainsi qu'en mille autres choses, ces belles et curieuses découvertes. En un mot, comme l'anatomie a

trouvé dans le coeur des conduits, des valvules, des fibres, des mouvements et des symptômes qui ont échappé à la connaissance des anciens, la morale y a aussi trouvé des inclinations, des aversions, des désirs et des dégoûts que les mêmes anciens n'ont jamais connus. Je pourrais vous s faire voir ce que j'avance en examinant toutes les passions l'une après l'autre, et vous convaincre qu'il y a mille sentiments délicats sur chacune d'elles dans les ouvrages de nos auteurs, dans leurs traités de morale, dans leurs tragédies, dans leurs romans, dans leurs pièces d'éloquence, 10 qui ne se rencontrent point chez les anciens.

Extraits du QUATRIÈME DIALOGUE
I. Le Merveilleux Chrétien est légitime. Il n'y a (aucune

indécence) à décrire en poésie «l'entremise des anges et · des démons) dans la vie.

La poésie est un jeu d'esprit quand on s'en sert pour se jouer comme dans les épigrammes et dans les madrigaux. Mais, dans des odes sérieuses et dans des poèmes sur des matières importantes, la poésie n'est pas plus un jeu 15 d'esprit que la grande éloquence dans des harangues, dans des panégyriques et dans des sermons. On ne peut pas dire que les poésies de David ou de Salomon soient un pur jeu d'esprit, et vous ne voudriez pas, M. le Président, l'avoir dit de l'Iliade ni de l'Énéide. Il est donc 20 vrai qu'il y a des ouvrages de poésie très sérieux et où par conséquent l'entremise des anges et des démons n'a aucune indécence.

1 L'ouvrage est écrit sous forme de conversations; il y a trois personnages: le Président, champion des Anciens, l'Abbé et le Chevalier, tous deux champions des Modernes.

Comme nous sommes très persuadés que ces esprits se mêlent par l'ordre de Dieu dans les actions des hommes, soit pour les tenter, soit pour les secourir, et par des rai

sons qui nous sont la plupart inconnues; le poète ne peut5 il pas nous les rendre visibles et leur donner des corps

suivant les privilèges de la poésie? C'est par ce principe qu'Homère a introduit toutes les divinités païennes et qu'on voit Minerve accompagner presque toujours Ulysse.

Ce qui a tant plu lorsqu'il était faux, doit-il ne plaire plus 10 lorsque la vérité s'y rencontre? C'est-à-dire a-t-on dû

être charmé de voir Minerve aux côtés d'Ulysse, pour le préserver des traits de ses ennemis, pour le conseiller dans ses aventures, quoiqu'effectivement il n'y ait jamais eu

de Minerve auprès d'Ulysse, et doit-on n'avoir que du 15 dégoût quand des anges secourent un héros combattant

pour la foi, lorsque la même foi nous assure que les anges combattirent avec lui? 1

II. La poésie d'Homère. L'Abbé. Ensuite vient le récit du meurtre des amants de Pénélope, qui est fort ennuyeux, parcequ'on y voit 20 trainer une exécution qui n'a aucune vraisemblance.

Quatre personnes, Ulysse, son fils, son porcher et son bouvier, tuent cent huit gentilshommes, sans user de surprise, et sans agir avec promptitude. Ulysse, après avoir tué

1 Comme Boileau avait donné un exemple du merveilleux pasen mythologique, mêlé à la littérature, dans son Passage du Rhin, Perrault avait écrit selon les idées ici exprimées, un poème, Saint Paulin, où il avait introduit le merveilleux chrétien. D'autres auteurs avaient fait comme lui; nous avons, le Jonas de Coras, le David de Las Fargues, le Moïse sauvé de Saint-Amant, le Saint Paul de Godeau, etc.

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