Page images
PDF
EPUB

rière de professeur, et dans nos conférences à l'école normale de 1815'à 1820 et de 1830 à 1840, d'arracher nos jeunes amis à la rhétorique brillante et tourmentée introduite par J.-J. Rousseau, et de les rappeler à l'étude de l'admirable prose du xviie siècle.

La qualité de cette prose est presque indéfinissable, et on n'en peut acquérir le sentiment que par un commerce assidu. C'est par dessus tout un mélange exquis de naïveté et de grandeur. Elle est tour à tour, ou plutôt en même temps, de la simplicité la plus familière et de la plus vive poésie, sans jamais tomber dans une négligence maniérée, la pire des affectations, ou dans ce vulgaire amalgame de deux genres opposés qu'on appelle la prose poétique, signe fatal des littératures en décadence, qui a paru chez nous à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre. Nous avons pensé que le moyen le plus sûr d'arrêter le déclin de la langue française était de la ramener au culte des maitres qui l'avaient portée si haut.

1. Ce nous serait une bien chère récompense de nos efforts si on pouvait reconnaitre quelque trace de nos leçons ou de nos conseils dans la manière simple et grave des écrivains sortis de l'Université ou qui appartiennent à la nouvelle philosophie spiritualiste du xixe siècle. Qu'il nous soit permis de rappeler ici le nom trop oublié d'un homme que nous avons vu grandir sous nos yeux , et qui était devenu un des meilleurs écrivains de notre temps : nous voulons parler de M. Jouffroy. Combien y a-t-il de pages dans la littérature contemporaine qu'on puisse comparer au discours prononcé en 1840, à la distribution des prix du collége Charlemagne, sur le vrai but de la vie humaine, pour l'élévation sereine de la pensée, et l'austérité tempérée par la gråce ? Rarement la sagesse a parlé un langage plus pénétrant et plus aimable.

Selon nous, c'est dans la prose qu'est notre gloire littéraire la plus certaine. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, ont des poëtes égaux, et même à certains égards supérieurs aux nôtres. La fantaisie, cette muse dangereuse et charmante, nous a toujours un peu fait défaut, et nous la suppléons mal par des imitations étrangères, laborieusement extravagantes. Notre génie, notre force native est dans la raison, et la raison c'est la prose. Aussi quelle nation moderne compte des prosateurs qui approchent de ceux de notre nation ? La patrie de Shakespeare et de Milton ne possède guère qu'un seul écrivain qui remplisse toute l'idée d'un prosateur du premier ordre, l'auteur des Essais et du grand livre De l'utilité et de l'avancement de la science. La patrie du Dante, de Pétrarque, de l'Arioste, du Tasse, est fière à juste titre de Machiavel, dont la diction saine et forte est cependant, comme la pensée qu'elle exprime, destituée de grandeur. L'Espagne a produit, il est vrai, un admirable écrivain, mais il est unique, Cervantes. L'Allemagne ne présente encore aucun modèle incontesté. On nomme avec honneur Lessing, Schiller et Goethe , Fichte, Jacobi et M. Schelling. La France peut montrer aisément une liste de vingt prosateurs de génie : Froissard, Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Molière, Larochefoucauld, Retz, La Bruyère, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Mme de Sévigné, Saint-Simon, Montesquieu, Voltaire, Rousseau lui-même, et Buffon ; sans parler de tant d'autres

qui seraient au premier rang partout ailleurs : Comines, Amyot, Calvin, saint François de Sales, Balzác, Arnauld, Nicole, Fléchier, Massillon, Fleury, Mme de Lafayette, Mme de Maintenon, Saint-Évremont, Fontenelle, Vauvenargues, Lesage, etc. ! On peut le dire avec la plus exacte vérité : la prose française est sans rivale dans l'Europe moderne ; et, dans l'antiquité même, fort supérieure à la prose latine, au moins pour la variété et l'abondance, elle n'a d'égale que la prose grecque, encore en ses plus beaux jours, d'Hérodote à Démosthènes. Nous ne préférons pas Démosthènes à Pascal, et nous aurions de la peine à mettre Platon luimême au-dessus de Bossuet. Platon et Bossuet, à nos yeux voilà les deux plus grands maitres du langage humain qui aient paru parmi les hommes, avec des différences manifestes, comme aussi avec plus d'un trait de ressemblance : tous deux parlant d'ordinaire comme le peuple, avec la dernière naïveté, et par moments montant sans effort à une poésie aussi magnifique que celle d'Homère, ingénieux et polis jusqu'à la plus charmante délicatesse', et par instinct majestueux et sublimes. Platon sans doute a des grâces incomparables, la sérénité suprême et comme le demisourire de la sagesse divine. Bossuet a pour lui le pathétique où il n'a de rival que le grand Corneille. Quand on possède de pareils écrivains, n'est-ce point

1. On le sait de Platon, mais cela est vrai aussi de Bossuet. Voyez par exemple dans l'oraison funèbre de la Palatine les pages consacrées à la peinture de sa vie mondaine.

une religion de leur rendre l'honneur qui leur est dû, celui d'une étude régulière et approfondie?

Aussi en 1840, quand nous fûmes appelé à diriger l'instruction publique, nous n'hésitâmes point à prescrire que dans l'épreuve littéraire, placée chez nous à l'entrée de toutes les carrières libérales, les élèves de nos écoles seraient sévèrement interrogés sur un certain nombre de grands monuments de la langue française

De tous ces monuments, pul n'est plus célèbre que le livre des Pensées, et la littérature française ne possède pas d'artiste plus consommé que Pascal. Ne demandez pas à ce

à ce jeune géomètre, si tôt dévoré par la maladie et la passion, l'ampleur, l'étendue, l'infinie variété de Bossuet qui, appuyé sur de vastes et continuelles études, s'est élevé successivement jusqu'au faite de l'intelligence et de l'art, et dispose à son gré de tous les tons et de tous les styles. Pascal n'a pas

1. DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET, t. I, Ministère de 1840, circulaire aux Recteurs, du 17 juillet : « Pour la seconde épreuve du baccalauréat, celle de l'explication des auteurs, vous trouverez les classiques français à coté des classiques de l'antiquité. Cette innovation est consacrée par le règlement nouveau. Puisqu'au collége on étudie les grands maitres de la littérature française, il convient que cette étude soit représentée au baccalauréat. On y considérera les chefs-d'æuvre de notre langue sous un point de vue littéraire et philologique, comme on le fait pour les auteurs anciens. Je compte sur cette mesure pour affermir et accroitre dans nos écoles la connaissance et le respect de la langue nationale, de cette langue qui se prête à l'expression de toutes les pensées quand elles sont justes et vraies, et qui ne repousse que l'exagération et le faux dans les sentiments et dans les idées. »

rempli toute sa destinée. Avec les mathématiques et la physique, il ne savait guère qu'un peu de théologie, et il avait à peine traversé quelques sociétés d'élite. Oui, Pascal a passé vite sur la terre, mais pendant cette courte apparition il a entrevu la beauté parfaite, il s'y est attaché de toutes les puissances de son esprit et de son cœur, et il n'a rien laissé sortir de ses mains qui n'en portât la vive marque. Telle était en lui la passion de la perfection que, selon une tradition irrécusable, il resit treize fois la dix-septième Provinciale. Les Pensées ne sont que des fragments du grand ouvrage sur lequel il consuma les dernières années de sa vie; mais ces fragments présentent quelquefois une beauté si accomplie, qu'on ne sait en vérité qu'y admirer davantage ou la grandeur et la vigueur des sentiments et des idées, ou la délicatesse et la profondeur de l'art. Touché depuis longtemps d'un tendre et douloureux intérêt pour ces pages mystérieuses, et sachant que le manuscrit original, autrefois déposé à l'abbaye de SaintGermain-des-Prés, était aujourd'hui conservé à la bibliothèque de la rue de Richelieu, un jour nous nous avisâmes d'aller voir enfin ce précieux et vénérable monument qu'aucun des nombreux éditeurs des Pensées n'avait encore eu la curiosité de consulter ; et quel ne fut pas notre étonnement lorsqu'à la première et la plus superficielle lecture, nous reconnûmes à quel point Pascal était différent de lui-même dans le manuscrit tracé de sa propre main et dans les éditions de Bossut et de Port-Royal ! C'est ainsi que nous avons été con

« PreviousContinue »