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brables « genres » et variétés littéraires. Admettre d'instinct ou par réflexion telle doctrine sur la valeur de l'épithète ou l'importance du mot noble, disposer un roman selon le modèle de l'Astrée ou de Clarisse Harlowe, consentir à la prédominance de la pastorale ou du mélodrame, se rallier à la théorie du réalisme ou du symbolisme, imposer au public une figure passagère comme Saint-Preux ou persistante comme Don Juan : autant de formes, parmi d'autres, que la littérature emploie, rejette ou modifie, et dont les vicissitudes sont soumises à des conditions qu'il peut être intéressant de rechercher.

Il reste entendu que les œuvres littéraires sont faites en tout premier lieu pour être goûtées, et que « la délectation supérieure des hommes libres », comme disait le philosophe grec, y est d'abord intéressée, ainsi qu'à tous les arts. Mais, dès que l'esprit considère leurs rapports entre elles et avec d'autres phénomènes, comment ne s'inquiéterait-il pas des forces qui semblent les déterminer, des séries de faits dans lesquelles rentrera le chef-d'oeuvre le plus avéré, la nouveauté la plus originale comme la plus pauvre banalité ? Toute manifestation littéraire, esthétique en son essence, est sociale par tous ses contacts avec les groupes divers qui la préparent, l'accueillent, la condamnent, l'absorbent : le jeu de pensée et d'art d'un poète peut servir à préciser, chez un peuple, quelques-unes de ses façons de parler et de sentir; une maxime proférée par un voyant devient quelquefois un commun dicton sur les lèvres des commères.

Ainsi, tout un monde de faits, pour quiconque

n'est

pas

le lecteur d'un seul livre ou le client d'une variété unique de littérature, propose ses énigmes et attend que l'esprit l'organise, invite en tout cas à philosopher sur la vie des formes littéraires et à offrir, à distance égale de l'esthétique, de l'histoire et de la sociologie, quelques considérations générales qui rendent compte du plus grand nombre possible de phénomènes. « La philosophie, disait Bacon, mourrait d'inanition si elle ne vivifiait ses préceptes par l'histoire » : mais l'histoire, ou du moins la simple constatation des faits, ne souffrirait-elle pas de lassitude si elle n'extrayait pas quelques hypothèses synthétiques de l'amas de détails qu'elle ne se lasse pas d'arracher au passé et à l'oubli?

Il se trouve que, depuis une quinzaine d'années et sous d'utiles impulsions, diverses enquêtes, dont plusieurs sont remarquables, ont précisé nos connaissances sur nombre de questions, celles qui ont trait aux rapports de la société et de la littérature, à la valeur « représentative i des belles-lettres d'une époque, aux conditions les plus apparentes du mouvement en littérature : sur la nature et le sens des grandes réputations, des initiatives et des influences, sur l'action réciproque des diverses nations et de leur génie respectif, combien de certitudes ont été apportées! Les problèmes qui sont à l'origine du « fait littéraire », de leur côté, ont dû quelques clartés à une psychologie renouvelée et aux efforts d'une esthétique abandonnant décidément ses anciennes catégories pour se rapprocher du réel et surprendre au plus près de sa source l'impulsion créatrice : encore reste-t-il le plus à faire dans ce

domaine, le plus mystérieux parce qu'il met en cause le secret même des individualités.

Historiens littéraires, esthéticiens et critiques, il est impossible de citer tous ceux qui, ces dernières années, ont abordé l'un ou l'autre aspect de la vie des formes littéraires. Mais c'est sans doute devoir quelque chose à tous ceux qui ont touché à ces deux ordres de phénomènes que de les avoir lus; et ce serait faire tort à beaucoup que d'en nommer ici quelques-uns seulement.

Faut-il l'avouer, d'ailleurs ? Les remarques de grands artistes réfléchis tels que Goethe, Flaubert, d'autres encore, ou de critiques initiés, comme Sainte-Beuve, au métier d'écrivain, la pratique assidue de l'histoire littéraire et la lecture des cuvres sont peut-être elles-mêmes les invites les plus efficaces à méditer sur tous ces sujets. 'Leur principal avantage est de n'introduire, dans des considérations générales, aucune formule sentant trop la scolastique éternelle : le bénéfice est double quand il s'agit d'un livre qui devrait être à la fois, selon l'esprit de la présente collection, une tentative de synthèse et un essai de vulgarisation.

Semblable dessein ne laisse pas de porter avec lui sa peine et son péril. Nul ne peut se flatter de connaitre toutes les littératures, n'a lu assez d'ouvrages ou consulté, à leur défaut, assez d'ouvrages de seconde main pour que les faits utiles à interpréter, les phénomènes essentiels puissent être allégués en toute certitude : ils ont été aperçus par un oeil qui ne saurait embrasser tout l'horizon. Qui sait si le coin de pays qu'on n'a point exploré ne cache pas précisément l'accident de terrain, la singularité de flore ou de faune qui démentirait les constatations qu’on a cru faire ailleurs ? A n'être au courant que de quelques époques et de quelques littératures, ne risque-t-on pas de généraliser trop vite et d'ignorer de bonne foi d'autres phénomènes auxquels se briseraient, un peu plus loin, les « constantes » observées dans la zone familière ? D'autant qu'en ces matières il ne saurait être question de lois, impératives à tout jamais et opérantes aussi pour des régions soustraites à l'observation : il serait imprudent d'invoquer autre chose que des idées générales, extraites de groupes plus ou moins nombreux de faits dûment constatés. La littérature est un monde si variable et mouvant qu'il est possible assurément de supposer telles conditions qui feraient d'elle, très loin de nous, tout autre chose que ce que nous connaissons : cependant le passé nous fait apercevoir tant de réincarnations de tendances identiques ou analogues, qu'il est malaisé d'admettre des nouveautés ou des singularités possibles, qui seraient beaucoup mieux que de nouvelles combinaisons d'éléments connus. Ou bien ces formes imprévues seraient tellement différentes qu'elles n'auraient plus rien de commun avec ce que nous sommes accoutumés à pratiquer sous le nom de littérature.

La même excuse, ce semble, peut s'appliquer à l'absence de toute hypothèse sur les origines. On ne trouvera ici aucune conjecture sur les formes primordiales de la littérature, son rapport avec les religions ou les mythes, sa place dans la tribu, etc. Mais si l'essence des manifestations littéraires a changé considérablement depuis les âges incertains, une interprétation de phénomènes plus modernes ne s'en trouverait guère éclairée; si le fond essentiel est demeuré identique, des remarques étayées sur des époques mieux connues conserveront leur valeur, même sans l'appui que leur donnerait la connaissance de leur préhistoire; enfin, si les modifications partielles survenues depuis « les origines » donnent la clef des problèmes, on admettra qu'une force analogue de transformation doit continuer son effet dans toute région plus proche de nous et peut donc être repérée dans l'ère véritablement historique. Celle-ci suffirait dès lors à constituer une sorte de philosophie de la vie et du mouvement en littérature.

Il est à peine besoin de le remarquer : si des jugements de goût et l'indice trop marqué de prédilections individuelles se glissent dans les pages qui suivent, c'est par l'effet d'une fatalité ou d'une négligence dont l'auteur préfère s'excuser dès l'abord. Non qu'il réprouve, en sa place, l'aveu des impressions personnelles et qu'il professe un impossible agnosticisme littéraire. « Une chose de beauté est une joie à jamais », et qui ne souhaiterait voir préserver et multiplier ces occasions de jouissance ? Mais la manifestation des préférences est une chose et l'étude des faits en est une autre - et cela autant en littérature qu'en botanique et en astronomie, où rien n'empèche un observateur d'avoir une dilection particulière pour une fleur ou pour une planète, sans que ses classifications ou ses calculs aient rien à en laisser paraitre.

Novembre 1912.

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