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CHAPITRE VI.

AMOTJR CHAMPÊTRE. - LE CYCLOPE ET. GALATÉE.

Nous prendrons pour objet de comparaison chez les anciens, dans les amours champêtres, l'idylle du Cyclope et de Galatée. Ce poëme est un des chefs-d'oeuvre de Théocrite; celui de la Magicienne lui est peut-être supérieur par l'ardeur de la passion, mais il est moins pastoral.

Le Cyclope, assis sur un rocher, au bord des mers de Sicile, chante ainsi ses déplaisirs, en promenant ses yeux sur les flots :

*Ω λευκα Γαλάτεια, etc. 1.

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Charmante Galatée, pourquoi repousser les soins d'un amant, toi dont le visage est blanc comme le lait pressé

1. Theocr. idyl. x1, vers 19 et suivants.

dans mes corbeilles de jone; toi qui es plus tendre que l'agneau, plus voluptueuse que la génisse, plus fraîche que la grappe non encore amollie par les feux du jour? Tu te glisses sur ces rivages, lorsque le doux sommeil m'enchaîne; tu fuis, lorsque le doux sommeil me fuit : tu me redoutes, comme l'agneau craint le loup blanchi par les ans. Je n'ai cessé de t'adorer, depuis le jour que tu vins avec ma mère ravir les jeunes hyacinthes à la montagne : c'était moi qui te traçais le chemin. Depuis ce moment, après ce moment, et encore aujourd'hui, vivre sans toi m'est impossible. Et cependant te soucies-tu de ma peine? au nom de Jupiter, te soucies-lu de ma peine ?... Mais tout bideux que je suis , j'ai pourtant mille brebis dont ma main presse les riches mamelles, et dont je bois le lait écumant. L'été, l'automne et l'hiver trouvent toujours des fromages dans ma grotie; mes réseaux en sont toujours pleins. Nul Cyclope ne pourrait aussi bien que moi te chanter sur la flûte, ô vierge nouvelle! Nul ne saurait avec autant d'art, la nuit, durant les orages, célébrer tous tes attraits.

Pour toi je nourris onze biches qui sont prêtes à donner leurs faons. J'élève aussi quatre oursins enlevés à leurs mères sauvages : viens, tu posséderas ces richesses. Laisse la mer se briser follement sur ses grèves; les nuits seront plus heureuses si tu les passes à mes côtés, dans mon antre. Des lauriers et des cyprès allongés y murmurent : le lierre noir et la vigne chargée de grappes, en tapissent l'enfoncement obscur : tout auprès coule une onde fraîche, source que l'Etna blanchi verse de ses sommets de neiges et de ses flancs couverts de brunes forêts. Quoi! préférerais-tu encore les mers et leurs mille vagnes? Si ma poitrine hé

rissée blesse ta vue, j'ai du bois de chêne, et des restes de feux épandus sous la cendre; brûle mème (tout me sera doux de la main ), brûle, si tu le veux, mon vil unique, cet vil qui m'est plus cher que la vie. Hélas ! que ma mère ne m'a-t-elle donné, comme au poisson, des rames légères pour fendre les ondes! Oh, comme je descendrais vers ma Galatée! comme je baiserais sa main, si elle me refusait ses lèvres! Oui, je te porterais ou des lis blancs, ou de tendres pavots à feuilles de pourpre : les premiers croissent en été, et les autres fleurissent en hiver ; ainsi je ne pourrais le les offrir en même temps...

C'était de la sorte que Polyphème appliquait sur la blessure de son cæur le dictame immortel des Muses, soulageant ainsi plus doucement sa vie que par tout ce qui s'achète au poids de l'or.

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Cette idylle respire la passion. Le poète ne pouvait faire un choix de mots plus délicats ni plus harmonieux. Le dialecte dorique ajoute encore à ces vers un ton de simplicité qu'on ne peut faire passer dans notre langue. Par le jeu d'une multitude d'A, et d'une prononciation large et ouverte, on croirait sentir le calme des tableaux de la nature, et entendre le parler naif d'un pasteur'.

1. On peut remarquer que la première voyelle de l'al.

Observez ensuite lenaturel des plaintes du Cyclope. Polyphème parle du cæur, et l'on

phabet se trouve dans presque tous les mots qui peignent les scènes de la campagne, comme dans charrue , vache, cheval, labourage, vallée, montagne, arbre, páturage, laitage , etc., et dans les épithètes qui ordinairement accompagnent ces noms, telles que pesante, champêtre, laborieux, grasse, agreste, frais, délectable, etc. Cette observation tombe avec la même justesse sur tous les idiomes connus. La lettre A ayant été découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la voix, les hommes, alors pasteurs, l'ont employée dans les mots qui composaient le simple dictionnaire de leur vie. L'égalité de leurs meurs, et le peu de variété de leurs idées nécessairement teintes des images des champs, devaient aussi rappeler le retour des mêmes sons dans le langage. Le son de l'A convient au calme d'un cæur champêtre et à la paix des tableaux rustiques. L'accent d'une ame passionnée est aigu, sifflant, précipité; l'A est trop long pour elle : il faut une bouche pastorale, qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais toutefois il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes amoureuses, et dans les naïfs hélas d'un chevrier. Enfin la nature fait entendre cette lettre rurale dans ses bruits, et une oreille attentive peut la reconnaître diversement accentuée, dans les murmures de certains ombrages, comme dans celui du tremble et du lierre, dans la première voix, ou dans la finale du bêlement des troupeaux, et, la nuit, dans les aboiements du chien rustique.

ne se doute pas un moment que ses soupirs ne sont que l'imitation d'un poète. Avec quelle naïveté passionnée le malheureux amant ne fait-il point la peinture de sa propre laideur? Il n'y a pas jusqu'à cet oeil effroyable dont Théocrite n'ait su tirer un trait touchant: tant est vraie la remarque d'Aristote, si bien rendue par ce Despréaux qui eut du génie à force d'avoir de la raison :

D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable.

On sait que les modernes, et surtout les Français, ont peu réussi dans le genre pastoral '. Cependant Bernardin de Saint

1. La révolution nous a enlevé un homme qui promet. tait un rare talent dans l'églogue, c'était M. André Chénier*. Nous avons vu de lui un recueil d'idylles manu. scrites, où l'on trouve des choses dignes de Théocrite. Cela explique le mot de cet infortuné jeune homme sur l'échafaud; il disait, en se frappant le front: Mourir! j'avais quelque chose ! C'était la Muse qui lui révélait son talent au moment de la mort.

Voyez la note placée à la fin du livre.

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