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ne sont pas utiles à tous, mais seulement à un petit nombre; et il ajoute cette réflexion, confirmée par l'expérience, « qu'une ignorance absolue n'est ni le mal le plus grand, ni le plus à craindre, et qu'un amas de connaissances mal digérées est bien pis encore'. »

Si donc la religion avait besoin d'être justifiée à ce sujet, nous ne manquerions pas d'autorités chez les anciens, ni même chez les modernes. Hobbes a écrit plusieurs traités contre l'incertitude de la science la plus certaine de toutes, celle des mathématiques. Dans celui qui a pour titre : Contrà Geometras , sive contrà phastum Professorum, il reprend, une à une, les définitions d'Euclide, et montre ce qu'elles ont de faux, de vague ou d'arbitraire. La manière dont il s'énonce est remarquable : Itaque per hanc epistolam hoc ago ut ostendam tibi non minorem esse dubitandi

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1. De Leg., lib. vii,

%. Examinatio et emendatio mathematicæ hodiernae , dial. VI, contrà Geometras,

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causam in scriptis mathematicorum, quàm
in scriptis physicorum, ethicorum', etc.
« Je te ferai voir dans ce traité qu'il n'y
pas moins de sujets de doute en mathéma-
tiques qu'en physique, en morale, etc. »
· Bacon s'est exprimé d'une manière en-
core plus forte contre les sciences, même
en paraissant en prendre la défense. Selon
ce grand homme, il est prouvé « qu'une
légère teinture de philosophie peut con-
duire à méconnaître l'essence première;
mais qu'un savoir plus plein mène l'homme
à Dieu. »

Si cette idée est véritable, qu'elle est terrible! car, pour un seul génie capable d'arriver à cette plénitude de savoir demandée par Bacon, et où, selon Pascal, on se rencontre dans une autre ignorance, que d'esprits médiocres n'y parviendront jamais, et resteront dans ces nuages de la science qui cachent la Divinité!

Ce qui perdra toujours la foule, c'est
1. Hobb. Opera omn. Amstelod., édit. 1667.
2. De Aug. scient., lib. v.

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l'orgueil : c'est qu'on ne pourra jamais lui persuader qu'elle ne sait rien au moment où elle croit tout savoir. Les grands hommes peuvent seuls comprendre ce dernier point des connaissances humaines, où l'on voit s'évanouir les trésors qu'on avait amassés, et où l'on se retrouve dans sa pauvreté originelle. C'est pourquoi la plupart des sages ont pensé que les études philosophiques avaient un extrême danger pour la multitude. Locke emploie les trois premiers chapitres du quatrième livre de son Essai sur l'entendement humain, à montrer les bornes de notre connaissance, qui sont réellement effrayantes, tant elles sont rapprochées de nous.

« Notre connaissance, » dit-il, « étant resserrée dans des bornes si étroites, comme je l'ai montré, pour mieux voir l'état présent de notre esprit, il ne sera peut-être pas inutile... de prendre connaissance de notre ignorance qui... peut servir beaucoup à terminer les disputes... si, après avoir découvert jusqu’où nous avons des

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idées claires... nous ne nous engageons pas dans cet abîme de ténèbres (où nos yeux nous sont entièrement inutiles, et où nos facultés ne sauraient nous faire apercevoir quoi que ce soit), entétés de cette folle pensée, que rien n'est au-dessus de notre compréhension'. »

Enfin, on sait que Newton, dégoûté de l'étude des mathématiques, fut plusieurs années sans vouloir en entendre parler; et de nos jours même, Gibbon, qui fut si long-temps l'apôtre des idées nouvelles, a écrit: « Les sciences exactes nous ont accoutumés à dédaigner l'évidence morale, si féconde en belles sensations, et qui est faite pour

déterminer les opinions et les actions de notre vie. >>

En effet, plusieurs personnes ont pensé que la science entre les mains de l'homme dessèche le cæur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme au crime; que les beaux-arts, au

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1. Locke, Entend. hum., liv. iv, chap. II1, art. 4,

trad. de Cosle.

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contraire, rendent nos jours merveilleux, attendrissent nos ames, nous font pleins de foi envers la Divinité, et conduisent par la religion à la pratique des vertus.

Nous ne citerons pas Rousscau, dont l'autorité pourrait être suspecte ici; mais Descartes, par exemple, s'est exprimé d'une manière bien étrange sur la science qui fait une partie de sa gloire.

« Il ne trouvait rien effectivement, » dit le savant auteur de sa vie, « qui lui parût moins solide

que de s'occuper de nombres tous simples et de figures imaginaires , comme si l'on devait s'en tenir à ces bagatelles, sans porter la vue au-delà. Il y voyait même quelque chose de plus qu'inutile; il croyait qu'il était dangereux de s'appliquer trop sérieusement à ces démonstrations superficielles, que l'industrie et l'expérience fournissent moins souvent que le hasard'. Sa maxime était que cette application nous désaccoutume, insensible

1. Lettres de 1638, p. 412, Cartesii lib. de direct. ingen. regula , n. 5.

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