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instinct, et qu'ils n'en ont plus que par raison : cette seconde innocence est moins sûre que la première; mais, lorsqu'on y peut atteindre, elle est plus sublime.

De quelque côté qu'on envisage le culte évangélique, on voit qu'il agrandit la pensée, et qu'il est propre à l'expansion des sentiments. Dans les sciences, ses dogmes ne s'opposent à aucune vérité na urelle; sa doctrine ne défend aucune étude. Chez les anciens, un philosophe rencontrait toujours quelque divinité sur sa route; il était, sous peine de mort ou d'exil, condamné par les prêtres d'Apollon ou de Jupiter, à être absurde toute sa vie. Mais comme le Dieu des chrétiens ne s'est pas logé à l'étroit dans un soleil, il a livré les astres aux vaines recherches des savants ; il a jeté le monde devant eux, comme une pâture pour leurs disputes'. Le physicien peut peser l’air dans son tube, sans craindre d'offenser Junon. Ce n'est pas des éléments

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Ecclésiaste, III, V. 11.

de notre corps, mais des vertus de notre ame, que le souverain Juge nous demandera compte un jour. Nous savons qu'on ne manquera pas

de rappeler quelques bulles du Saint-Siège, ou quelques décrets de la Sorbonne, qui condamnent telle ou telle découverte philosophique; mais, aussi, combien ne pourrait-on pas citer d'arrêts de la Cour de

Rome en faveur de ces mêmes découvertes? Qu'est-ce donc à dire, sinon que les prêtres, qui sont hommes comme nous, se sont montrés plus ou moins éclairés, selon le cours naturel des siècles ? Il suffit

que le christianisme lui-même ne prononce rien contre les sciences, pour que nous soyons fondés à soutenir notre première assertion.

Au reste, renarquons bien que l'Église a presque toujours protégé les arts, quoiqu'elle ait découragé quelquefois les études abstraites : en cela elle a montré sa sagesse accoutumée. Les hommes ont beau se tourmenter, ils n'entendront jamais rien à la

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nature, parce que ce ne sont pas eux qui ont dit à la mer : Vous viendrez jusque-, vous ne passerez pas plus loin, et vous briserez ici l'orgueil de vos flots'. Les systèmes succèderont éternellement aux systèmes, et la vérité restera toujours inconnue. Que ne plait-il un jour à la nature, s'écrie Montaigne, de nous ouvrir son sein? 0 Dieu! quel abus , quels comptes nous trouverions en notre pauvre science!

Les anciens législateurs, d'accord sur ce point comme sur beaucoup d'autres, avec les principes de la religion chrétienne, s'opposaient aux philosophes', et comblaient d'honneurs les artistes 4. Ces prétendues persécutions du christianisme contre les sciences doivent donc être aussi

1. Job, XXXVII, 11.
2. Essais, liv. 11, chap. XII.

3. Xénoph., Hist. Græc. Plut., Mor. Plat., in Phad. in Repub.

4. Les Grecs poussèrent cette haine des philosophea jusqu'au crime, puisqu'ils firent mourir Socrate.

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reprochées aux anciens, à qui toutefois nous reconnaissons tant de sagesse. L'an de Rome 591, le sénat rendit un décret pour bannir les philosophes de la ville; et, six ans après, Caton se hâta de faire renvoyer Carneade, ambassadeur des Athéniens, « de

peur , » disait-il, « que la jeu

en prenant du goût pour les subtilités des Grecs, ne perdît la simplicité des meurs antiques. » Si le système de Copernic fut méconnu de la Cour de Rome, n'éprouva-t-il pas un pareil sort chez les Grecs ? « Aristarchus, » dit Plutarque, « estimoit que les Grecs devoient mettre en justice Cléanthe le Samien, et le condamner de blasphème encontre les Dieux, comme remuant le foyer du monde; d'autant que

; cest homme taschant à sauver les apparences, supposoit que le ciel demouroit immobile, et que

c'estoit la terre qui se mouvoit par le cercle oblique du zodiaque, tournant à l'entour de son aixieu'.»

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1. Plut., De la face qui apparoist dedans le rond de la lune, chap. IX. On sait qu'il a erreur dans le texte de

Encore est-il vrai que Rome moderne montra plus sage, puisque le même tri.bunal ecclésiastique qui condamna d'abord le système de Copernic, permit, six ans après, de l'enseigner comme hypothèse'. D'ailleurs, pouvait-on attendre plus de lumières astronomiques d'un prêtre romain, que de Tycho-Braé, qui continuait à nier le mouvement de la terre ? Enfin un pape Grégoire, réformateur du calendrier, un moine Bacon, peut-être inventeur du télescope, un cardinal Cuza, un prêtre Gassendi, n'ont-ils

pas

été ou les protecteurs, ou les lumières de l'astronomie?

Platon, ce génie si amoureux des hautes sciences, dit formellement, dans un de ses plus beaux ouvrages, que les hautes études

Plutarque, et que c'était, au contraire, Aristarque de Samos que Cléanthe voulait faire persécuter pour son opinion sur le mouvement de la terre; cela ne change rien à ce que vous voulons prouver. The sur J'ai publié le Traité qui nous reste d’Aristarque sur les grandeurs et les distances du soleil et de la lune, en grec, en latin et en français. Voyez la note 1 à la fin du livre.

1. Voyez la nole 2 à la fin du livre,

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