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SUR L'ORIGINE

D'UNE

DES FABLES DE LA FONTAINE,

PAR M. L'ABBÉ A. BÉRARD,

MEMBRE TITULAIRE.

Messieurs,

Interrompre vos graves travaux pour une simple reconnaissance dans le pays des lettres, ne me serait jamais venu à l'esprit, si votre bienveillance ne m'avait averti qu'à l'Académie de Metz, ainsi qu'autrefois sous les frais ombrages chantés par le poëte romain, il est permis, il est même d'usage de mélanger le doux à l'utile : Miscuit utile dulci.

Je voudrais donc, désireux de profiter de votre expérience et de vos conseils, vous soumettre quelques courtes observations au sujet de notre inimitable fabuliste.

Dans ses préfaces, le bon La Fontaine, indiquant les sources où il a puisé ses inspirations, souligne d'abord la littérature grecque et latine : Ésope, Phèdre, Aviénus, auxquels pour le second recueil de ses fables il joint Pilpay, le sage indien.

Quant aux modernes, dont les travaux auraient pu lui servir, il n'en indique aucun et se contente de remarquer que lorsque nos gens ont travaillé dans ce genre, la langue était si différente de ce qu'elle est, qu'on ne les doit considérer que comme étrangers. Cela, ajoute-t-il, ne m'a point détourné de mon entreprise; au contraire, je me suis flatté de l'espérance que, si je ne courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la gloire de l'avoir ouverte. (Préf., p. 14.)

Loin de moi assurément l'idée de vouloir amoindrir, en quoi que ce soit, la gloire de notre grand homme : elle est d'ailleurs tellement haut placée et tellement légitime qu'elle est au-dessus de toutes atteintes.

Mais, je dois l'avouer, cette réserve du poëte m'a toujours donné à penser.

Serait-il donc possible que l'immense recueil des fabliaux, des naïves ballades, en un mot, de toutes les fleurs du gai savoir et de notre littérature française n'ait pu lui être d'aucune utilité ? Serait-il possible que La Fontaine, cet admirable artiste, qui savait, lui aussi, prendre son bien où il le trouvait, même dans les Indes, n'ait rien rencontré en un si long espace de temps, rien dans le vieil esprit gaulois, qui pût être mis à contribution par son merveilleux talent?

Et la critique littéraire ne pousse-t-elle pas trop loin l'indulgence, quand elle semble croire si facilement notre poëte sur parole ?

Quoiqu'il ne l'avoue pas et que sa main adroite ait toujours embelli ce qu'elle a touché, on doit convenir que La Fontaine a fait plus d'un emprunt à nos anciens auteurs; et ces emprunts sont incontestables si peu que l'on consulte les pièces. Qu'il me suffise, pour ne pas allonger, de vous citer aujourd'hui un seul exemple, un des moins connus, je crois. Aussi bien, je l'espère, ne vous sera-t-il pas désagréable de constater comment la même pensée, à diverses

époques, tout en demeurant identique, revêt différentes formes et va s'épurant et s'enrichissant jusqu'au jour où le génie s'en empare et la fixe å jamais.

Quel homme lettré n'a pas plus d'une fois admiré le petit chef-d'ouvre qui a nom : Les animaux malades de la peste ? Peu cependant, il me semble, en connaissent l'origine singulière.

La voici, si je ne me trompe.

Nous sommes aux dernières années du quinzième siècle, dans une des églises de Paris. Prenons place, Messieurs, parmi les rangs serrés de la foule : c'est presque un de nos compatriotes qui va porter la parole.

Jean Raulin, né à Toul en 1443, reçu docteur de l'Université de Paris l'an 1479, s'est déjà fait un renom de prédicateur dans la capitale, et, en attendant qu'il devienne un humble religieux de Cluny, il met son talent au service du peuple chrétien. L'orateur veut faire toucher du doigt aux grands de la terre l'abus qu'ils font souvent de leur puissance, et pour mieux être compris, il propose le récit suivant :

( ..... Le lion tint chapitre : différents animaux vinrent se confesser à lui. Le loup commença : Il avoua qu'il avait dévoré force moutons, mais il ajouta que c'était dans sa famille une vieille habitude; que de temps immémorial les loups avaient mangé les brebis, et qu'il ne se croyait pas si coupable. Le lion lui dit: Puisque c'est l'habitude de vos ancêtres, un droit héréditaire, continuez: seulement vous direz un Pater.

» Le renard fait une confession semblable, et il dit : J'ai croqué beaucoup de poulets, dévasté beaucoup de basses-cours, mais de tout temps mes ancêtres l'ont fait avant moi, et je croque de race. - Soit, dit le lion, continuez, faites comme vos ancêtres et dites un Pater.

» L'âne vint à son tour : Il se frappa la poitrine avec componction, il avoue qu'il a commis trois péchés : le premier, c'est d'avoir mangé du foin qui était tombé d'une charrette sur des ronces. - C'est un grand péché que de manger le foin d'autrui ! Voyons, continuez. L'âne avoue quia stercoraverat claustrum. Le lion se récrie plus vivement : Souiller ainsi la terre sainte, mais c'est un péché mortel ! Son troisième aveu, on ne put le lui arracher qu'au milieu des pleurs et des sanglots : Il avoue enfin qu'il avait brait pendant que les frères chantaient dans le chąur, et qu'il avait fait de la mélodie avec eux. Le lion lui dit : Oh ! c'est un grave péché que de chanter pendant que les frères chantent, de les mettre en désaccord et de semer la zizanie dans l'église... » (Lefranc, 493.)

Bref, l'âne est condamné.....

Il y a, comme vous le voyez au premier coup d'ail, une grande analogie entre le récit du prédicateur et celui du fabuliste. Ces deux apologues évidemment sont frères : ce sont les mêmes traits, le même soufile avec quelques différences pourtant.

Le prédicateur reste imprégné d'idées religieuses, si je puis ainsi parler.

Le lion est le président, non d'une assemblée, mais d'un chapitre.

Vu son rang élevé, il ne se confesse pas en public, mais c'est lui qui reçoit la confession des autres animaux.

Il leur donne une pénitence, un Pater...

- La confession de l'âne se fait avec méthode; elle est en trois parties, et ce triple aveu de peccadilles arraché avec tant d'effort et gradué avec art, comparé à l'aveu brutal du loup et du renard, n'est pas sans quelque malice ni sans quelque vérité.

Ces couleurs, nécessairement, disparaîtront; mais pourvu que les traits, le tissu de la fable, les personnages demeurent, il sera évident que le récit du prédicateur a été le germe de celui du fabuliste.

Reste à savoir comment s'est opérée la germination, car vous m'objecterez sans doute que La Fontaine n'a pas vraisemblablement connu Jean Raulin ; que ce récit, imprimé en latin dans le recueil fait à Paris en 1541 des sermons de ce prédicateur, n'a dû lui être d'aucune utilité.

Que La Fontaine n'ait pas connu directement Jean Raulin et ses euvres, je le crois comme vous. Notre poēte, à l'époque où il écrivit sa fable, ne consultait guère les ouvrages religieux, moins encore sans doute les sermonnaires.

Aussi ne doit-on point prétendre que le récit de Jean Raulin est le père de l'apologue de La Fontaine; mais il en est l'aïeul. Quel en fut donc le père véritable ?

Ce fut un poëte bien connu du seizième siècle : celui qui s'intitulait, je ne sais trop pourquoi, le Banny de Lyesse, et auquel le roi Henry III décerna le titre de poëte royal.

François Habert naquit à Issoudun en 1520, et vint faire ses premières études à Paris. Une conduite dissipée, des liaisons dangereuses et un goût décidé pour la poésie qui le détournait de travaux plus sérieux, lui attirèrent les justes sévérités de sa famille, et le firent rappeler de la grande ville, alors

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