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suivait Abélard vers la montagne Sainte-Geneviève ; oui, l'Europe entière a retenti du bruit de son nom. Mais si ce courageux novateur, ce professeur populaire, cet éloquent cicéronien a eu le mérite, après Érasme, Laurent Valla, Vivès et tant d'autres, de combattre la méthode scholastique, quand il a voulu remplacer la logique d’Aristote par une logique nouvelle, il a échoué. C'est à Bacon, c'est surtout à Descartes qu'il était réservé d'accomplir une réforme radicale, non plus seulement pédagogique et littéraire, mais véritablement philosophique.

Exposer les grandes lignes de la philosophie cartésienne, en suivre et en expliquer les principaux développements depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours, tel est le but commun des quatre études que nous avons consacrées à Descartes, à Spinoza, à Malebranche et à Leibnitz. Quel est le véritable sens du cartesianisme? C'est une question qui divise encore les philosophes et qui se rattache par des liens étroits à tous les problèmes de notre temps. Les uns ne voient dans la philosophie de Descartes qu’un faux système qui a péri, comme tant d'autres, et péri sans retour. Ce système, disent-ils, a pu faire un moment illusion, tantqu'on n'en a pas aperçu les conséquences. Mais Malebranche et Spinoza sont arrivés et alors la lumière s'est faite. Il est devenu évident que le dernier mot de Descartes c'était le panthéisme.

D'autres s'inscrivent en faux contre ce jugement. Ils refusent de reconnaitre Spinoza pour un véritable car

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tésien. Ils nient que l'auteur de l'Éthique ait trouvé dans Descartes les moindres germes d'erreur. Tout au plus, Descartes aurait-il mal défini la substance; encore a-t-il corrigé sa définition, de sorte qu'en définitive il est pur de tout mauvais levain; il reste l'expression la plus parfaite du spiritualisme, et la philosophie actuelle n'a rien de mieux à faire que de reprendre ses traditions.

De ces deux opinions extrêmes sur le sens et la valeur du cartésianisme, quelle est la vraie ? Selon nous, ni l'une ni l'autre. Comment trouver ici la juste mesure et dégager la solution moyenne dans sa délicatesse et sa précision ? Il fallait oser entreprendre de faire la part exacte du vrai et du faux dans la philosophie de Descartes, d'en signaler d'abord les résultats certains et durables, puis d'y faire toucher au doigt, parmi les hypothèses éphémères et les erreurs, ces semences de panthéisme signalées par la critique de Leibnitz. Or ceci nous engageait inévitablement dans la question délicate et compliquée des origines du panthéisme de Spinoza.

Nous l'avons résolument abordée, avec de grandes précautions toutefois, car le problème vient de s'agrandir et de prendi e une face nouvelle à la suite des grands travaux récemment publiés sur la philosophie des Juifs et sur celle des Arabes. M. Franck nous avait, il y a vingt ans, dévoilé les mystères de la Kabbale'; aujour

La Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux, 1 vol. in-8°, 1843.

d'hui, M. Munk livre à tous les yeux l'ouvrage capital de Moses Maimonide, le fameux Moré Néboukhîm'. Le moment est venu de savoir quelle a été au juste l'influence de la Kabbale et celle de Maimonide sur les idées de Spinoza. Le problème est de conséquence; car si Spinoza n'est qu'un disciple des anciens philosophes juifs, l'apparition de sa doctrine au dix-septième siècle perd de sa gravité; elle n'est plus qu'un accident curieux du développement philosophique des enfants d'Israël. Et voilà Descartes affranchi d'une paternité bien lourde, voilà les origines de la philosophie française complétement purifiées. C'est à merveille; mais s'il résulte, au contraire, de l'étude impartiale des traditions juives que Spinoza n'a pu y trouver les principes de son panthéisme, et que c'est dans Descartes qu'il les faut aller chercher, les choses alors prennent un autre tour, et le problème posé devant la philosophie de notre siècle, ce n'est pas de ressusciter Descartes et de ramener les esprits en arrière, mais de vaincre Spinoza et d'aller en avant. Tel est le procès. Heureusement les pièces sont là, et des profanes euxmêmes, comme nous sommes, les peuvent consulter. Que résulte-t-il de cet examen? Un premier point, facile à établir, grâce aux recherches précises et pro

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1 Le Guide des égarés de Moses Maimonide, traduit en français pour la première fois, par M. Munk, de l'Institut. Le premier volume a paru en 1856, le second en 1861.

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fondes de M. Franck : c'est qu'il n'existe entre les idées de la Kabbale et celles de Spinoza aucune analogie précise et certaine. La question n'est plus si simple, quand on passe de la Kabbale à Maïmonide et à ses commentateurs averrhoïstes. Ici, pour ne pas faire fausse route, il faut d'abord écarter du débat un article sur lequel tout le monde est d'accord, savoir que Spinoza a emprunté à Maïmonide sa méthode d'exégèse biblique. Point de dissidence à cet égard. Bien que Spinoza comme interprète de la Bible doive beaucoup à l'esprit de son temps, il est certain qu'il s'est inspiré des traditions du rationalisme juif'. Cette filiation était connue depuis longtemps, et les nouvelles publications la confirment. Le débat se concentre donc sur le problème philosophique. Or ce qui ressort le plus fortement de la comparaison des idées de Spinoza avec celles de Maïmonide, ce sont les différences. Il y a sans doute des analogies, quelques-unes même trèsintéressantes, mais on en a beaucoup exagéré la portée. Je ne conteste pas qu'à travers les écrits de Maïmonide on ne sente circuler un courant d'idées panthéistes, tantôt acceptées par le docteur juif, comme par exemple la théorie de l'indivisibilité absolue de Dieu, tantôt nettement répudiées, comme l'existence nécessaire de la matière et l'absorption future des âmes dans l'unité. Mais d'où viennent ces idées ? On le sait aujourd'hui, elles viennent d'Alexandrie; ce sont des lambeaux de ce grand système de mysticisme panthéiste inauguré par Plotin. Or s'il y a entre les doctrines alexandrines et celles de Spinoza des analogies générales, à cause de la donnée panthéiste qui leur est commune, il n'en est pas moins vrai que ces deux systèmes diffèrent profondément, et que la construction métaphysique de Spinoza est d'une originalité incontestable. Spinoza a-t-il donc tiré de son seul génie le système développé dans l'Ethica? Il est certain que non, et que son véritable maitre, c'est Descartes.

1 L'exégèse rationaliste appliquée à l'Écriture sainte n'est pas au dix-septième siècle le fait du seul Spinoza. Presque tous les cartésiens y inclinent, notamment Malebranche, tout sincère croyant qu'il est.

Voilà ce que nous croyons avoir solidement démontré, et nous l'avons fait avec un soin d'autant plus scrupuleux que, différant quelque peu d'avis sur ce point avec un illustre maitre?, nous avions contre nous l'autorité qui nous est la plus respectable et la plus imposante, non-seulement en philosophie, mais aussi dans ces épineuses questions d'histoire où les dissentiments, pour n'avoir pas de gravité, ne sont pas sans quelque importance.

1 Voyez les beaux articles que publie M. Franck sur le Guide des égarés, dans le Journal des savants, cahiers de février et mars 1862.

? Histoire générale de la philosophie, de M. Cousin, dernière édition, 1861, pages 441 et suivantes.

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