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CE

E matin mon père est parti pour Versailles. Il est resté trois heures dans le cabinet du ministre. Je l'attendois dans le salon, me promenant seul. J'ai eu le temps de comparer une si ennuyeuse matinée avec celles qui s'écoulaient si vite chez madame d'Estouteville près d'Athénaïs. Le reste du jour s'est passé en présentations, en visites de devoir; et nous ne sommes revenus qu'au milieu de la nuit.

Quelle agitationj'éprouvois dans cette voiture auprès de mon père ! Il étoit calme, silencieux. Je n'avois garde de dire un seul mot; mais quel orage au dedans de moi ! C'est hier que j'ai promis à Athénaïs de ne jamais passer un jour sans la voir, et dès le lendemain je ne puis lui donner un seul moment. C'est la première promesse que mon ceur ait voulu prononcer, et je suis obligé d'y manquer aussitôt.

Après avoir accompagné mon père jusqu'à son appartement je suis ressorti pour

aller chez madame de Rieux. Je me trouvois plus à mon aise en approchant de sa maison.

J'ai frappé à la porte. Je savois bien qu'il étoit trop tard pour la voir ; mais au moins le suisse diroit que j'étois venu. Effectivement il s'est levé pour ouvrir, et a paru bien surpris de me voir à une heure aussi indue. Son éton. nement a rappelé ma raison : je lui ai

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donné deux ou trois excuses, toutes invraisemblables, toutes fausses ; moi, qui prétendois à l'honneur de mourir sans m'être permis un mot qui ne fût pas exactement vrai. Je lui ai dit qu'en revenant de Versailles je m'étois endormi, et que j'ignorois qu'il fût si tard. "Mais monsieur est à pied, m'a dit

cet homme."-"Ma voiture est à “ deux pas.”-“ Mais, monsieur, il

pleut; voulez-vous que j'aille la cher“ cher?"-"Non: dites seulement à hk madame d'Estouteville que je suis

venu pour la voir.” J'ai tiré la porte à moi; et, avant de m'en aller, j'ai jeté un dernier regard sur l'appartement de madame de Rieux. Je me sentois. consolé ; j'avois satisfait en quelque sorte à ma promesse.

Je ne suis point insensé: je pourrois passer un jour loin d'elle; mais ne pas chercher à la voir, lorsque je m'y suis engagé, manquer à ma parole étoit impossible. Quelle journée elle a dû passer m'attendant à toutes les heures ! Que doit-elle espérer de l'avenir ?....

La pluie tomboit à verse; je ne la sentois pas, et ne pouvois m'arracher de cette maison, lorsque ce maudit suisse a rouvert sa porte pour me dire spirituellement :-“Monsieur est en“ core là ? .... S'il est arrivé quelque “ chose à monsieur, je ferai éveiller “ madame la maréchale.” “Non, “ mon cher.”—“ Dans une circons" tance comme celle-là, madame ne le

trouvera pas mauvais.”—“ Hé ! “ mon ami, il n'y a pas de circons- ·

tance; seulement demain vous me « ferez écrire pour ces dames.”

Je suis revenu plus tranquille: j'avois prouvé au moins combien ma promesse m'étoit chère. Je n'ai même pas été trop fâché que ce vieux suisse eût rouvert sa porte. La première fois je n'avois parlé que de madame d'Estouteville; la seconde, je n'osois pas encore nommer madame de Rieux; mais j'ai éu la présence d'esprit de me faire écrire pour ces dames. Que j'étois content d'avoir trouvé cette manière de faire parvenir mon nom à toutes deux!

Ah! j'avais raison de craindre. Je suis déjà bien agité; mais ne serai-je pas trop dédommagé, si je parviens à prouver à Athénaïs combien je l'aime; si je réussis à rapprocher mon père de madame d'Estouteville ? Il croit avoir à s'en plaindre: j'espère qu'il se trompe. Quoi qu'il en soit dans le premier mo

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