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Je suis revenu plus tranquille : j'avois prouvé au moins combien ma promesse m'étoit chère. Je n'ai même

pas été trop fâché que ce vieux suisse eût rouvert sa porte. La première fois je n'avois parlé que de madame d’Estouteville; la seconde, je n'osois pas encore nommer madame de Rieux; mais j'ai eu la présence d'esprit de me faire écrire pour ces dames. Que j'étois content d'avoir trouvé cette manière de faire parvenir mon nom à toutes deux !

Ah! j'avais raison de craindre. Je suis déjà bien agité; mais ne serai-je pas trop dédommagé, si je parviens à prouver à Athénaïs combien je l'aime; si je réussis à rapprocher mon père de madame d'Estouteville ? Il croit avoir à s'en plaindre: j'espère qu'il se trompe. Quoi qu'il en soit dans le premier mo

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ment je ne disputerai pas avec lui. Qu'il s'accuse, ou lui pardonne; qu'il ait été injuste, ou se croie trop indulgent; je consens à ne rien approfondir. Je ne lui demande que d'éloigner toute impression pénible, et de me laisser le soin de leur bonheur à tous. Malgré les contrariétés que je prévois, mon cæur est satisfait. Athénaïs, mon père, vont me tourmenter un peu : j'aurai des cha. grins ; mais je suis trop heureux.

CHAPITRE III.

A mon réveil, on m'a remis ce billet de la part de madame d'Estouteville.

“Quoique je m'attende un peu à toutes " les inconséquences de votre jeunesse, * je ne puis m'empêcher d'êtreinquiète, “ mon cher Eugène. On dit que vous w êtes venu chez moi au milieu de la “ nuit. Si j'en veux croire mon suisse; “ vous devez vous battre. Moi, j'espère

que ce n'est qu'une folie..
“Athénaïs a eu del'humeur hier toute
la journée. Ce matin, on a parlé de-
vant elle de vos courses nocturnes,

** j'en ai été fâchée, car je craignois “ qu'elle ne fût inquiète: point du tout, “ elle a ri, et depuis ce moment elle “ est extrêmement gaie..... Eugène !

Eugène! ce n'est qu'une folie, je “ n'en doute pas ; mais encore dites-la“ moi: que je vous plaigne, ou vous

gronde."

Avec quel empressement j'ai couru chez madame d'Estouteville!l'étois sûr que madame de Rieux étoit contente de ma fidélité à tenir la parole que je lui avois donnée. Aussi comme elle m'a reçu! Quelle satisfaction dans ses yeux ! Oh! comment exprimer cette sorte d'enchantement qui suit le plaisir d'avoir fait quelque chose d'imprévu, d'extraordinaire, pour ce qu'on aime ! Comme elle passoit et repassoit devant moi sans besoin, seulement pour me dire tout bas, bon Eugène ! mon coeur étoit enivré de joie.

Madame d'Estouteville m'a demandé ce qui m'avoit amené la veille à une heure aussi étrange. J'ai osé l'embrasser pour la première fois: la mère d'Athé. naïs étoit devenue la mienne. Je la serrois dans mes bras ; elle s'impatientoit, renouveloit ses questions; je ne savois que lui répondre: enfin je lui ai dit que je l'ignorois._" Comment, vous l'i

gnorez? et qui avez-vous demandé?" “Ah! personne que vous.”

-“Personne que moi n'est pas poli!”“ Maman! ma bonne maman, lui di

sois-je en imitant le ton doux et ca“ ressant d'Athénaïs ne grondez pas,

ne parlez même pas; je suis trop “ heureux.”—“ Mais je ne suis point

votre maman; je ne suis point con

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