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rer votre mère de craintes supers. titieuses pour celui qu'elle aimoit.

“ Je réussis. Amélie effrayée prit mon bras, et m'entraînoit pour sortir de l'église. Revenu dans sa chambre, je lui demandai depuis quand elle aimoit. -Elle couvrit son visage de ses mains, et me répondit :

Élevés ensemble, je “ n'ai jamais respiré sans penser à lui.” --Tout à coup elle se précipita à mes pieds.—“ Dites-moi que vous me par“ donnez, oh! dites-le-moi ; que Dieu ” lui pardonne aussi.” Mon fils, je pensai à vous, et je pardonnai. - Mon fils, j'ai pu supporter la plus cruelle douleur pour vous sauver, et vous ne pouvez vaincre un sentiment qui me rendroit la vieillesse odieuse !

“ Voulant dérober à mes gens l'état d'Amélie, je devins sa garde, son sou

tien, son consolateur; je voyois en elle votre mère, et cherchois à vous la con

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“ Une nuit que j'avois passée toute entière près de son lit, vers le matin le sommeil m'ayant surpris, je fus éveillé par ses pleurs. Je m'approchai. A travers ses rideaux je la vis à genoux ; elle prioit.

« Mon Dieu, disoit-elle, je n'ai pas eu un jour de bonheur, et je meurs à dix-sept ans ! Pour ma jeunesse, pour tant de larmes que j'ai versées, mon Dieu, qu'il

vive! accordez-moi qu'il vive !”— J'agitai son rideau ; elle se cacha dans son lit, et je l'entendois étouffer ses sanglots.

“ Ma sévérité, mes principes même avoient fait place à la plus tendre compassion. Je ne pouvois me défendre d'une secrète horreur en attendant la nouvelle de cette bataille. Le moindre bruit effrayoit votre mère; elle ne me quittoit plus: on fut donc obligé de me dire devant elle que quelqu'un me demandoit.--Amélie se précipita avant moi vers la porte, aperçut Sophie, devina trop le malheur qu'elle venoit lui annoncer, et tomba sans connoissance.

“ Nous la portāmes sur son lit. En revenant à elle, Amélie mit sa main sur la bouche de Sophie, comme effrayée d'entendre ce qu'elle avoit à lui dire. Elle ferma les yeux ; des larmes s'en échappoient; elle ne respiroit, ni ne parloit. Sophie, à genoux près d'elle, cherchoit à la ranimer par la douleur même, lui rappeloit son jeune frère, l'aimable Alfred, lui demandoit de le pleurer avec elle. Amélie, sans ouvrir

les yeux, lui répondit: Ma vie est finie. -Je lui parlai de vous, de moi, du ciel même. Ses yeux restèrent fermés; elle joignit les mains. Pardon et pitié, me dit-elle! ma vie est finie.

-Et le soir elle mourut en vous don. nant le jour."

Mon père n'ajoutoit ni réflexions, ni prière, ni défense; ses peines m'en disoient assez. Je résolus d'aller le retrouver; auparavant je courus chez madame de Kieux : “ Plus de bonheur “pour nous, jamais de bonheur, lisez.” -Je lui remis la lettre de mon père ; elle commençoit à la parcourir tout bas. Je lui demandai de la lire haut. Je voulois l'entendre encore, m'en pénétrer, me détailler tous ces malheurs qu'il avoit éprouvés.

VOL. II.

· La légèreté avec laquelle madame d'Estouteville avoit disposé du sort de ma mèrem'indignoit;cette longue souffrance, cette mort soudaine nie jetoient dans des angoisses que je ne puis exprimer.

Madame de Rieux pleuroit en lisant, me regardoit et pleuroit encore davantage. Je ne saurois excuser ma

pauvre grand'ınère, me dit-elle; ne me la faites pas haïr, il ne lui reste que moi.”-“Qu'elle a été cruelle!"

“ Je l'ai toujours vue bonne. Mon “ Dieu! est-ce que l'âge rend si diffé

rent de soi-même?"-"Adieu, ma “ chère Athénaïs, adieu; je vous aime “ autant que jamais, je vous aime plus

que ma vie. Ce n'est pas vous qui êtes coupable."-"Ah! s'écria-t-elle, pour l'amour de ma mère, qui a tant

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