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ment s'oublier assez pour aller au-devant d'un aveu de préférence pour un autre, ou d'éloignement pour soi ?

“ Amélie devint grosse: lorsqu'elle me l'annonça, je la serrai contre mon cæur. Hélas ! dans ce moment de joie pour toutes les mères, je n'osai mênie pas lui demander si elle m'aimoit. Sa sincérité m'effrayoit presque autant pour elle que pour moi.

Oui, mon fils, votre père, disposé à tant de sévérité pour la femme dont il auroit été aimé, éprouvoit, malgré lui, une tendre pitié pour la douce Amélie. Que n'aurois-je pas donné pour qu'elle se jetât dans mes bras, et d'elle-même, me demandât indulgence et consolation !....

“ Amélie avançoit péniblement dans sa grossesse. J'avois placé près d'elle une jeune fille qui avoit paru lui plaire; car je ne savois comment traiter cette ame souffrante:: mes soins la troubloient; mes plaintes auroient brisé.

son caur.

“ Tous les matins, elle gagnoit l'église, appuyée sur cette jeune fille ; elle y restoit long-temps en prières. Tous les matins, à son insçu, je la voyois revenir : ses pas la ramenoient toujours par le même sentier qu'elle avoit suivi la veille. Amélie n'évitoit, ni ne re. cherchoit rjen.

“ Mons fils, Dieu vous préserve de l'horrible tourment de voir près de vous quelqu'un de vraiment malheureux ! Je fuyois ma maison, m'occupois de mes vassaux, cherchois à m'étourdir, et n'étois plus ni à moi, ni chez moi.

“ Le jour de ma fête, tous mes amis

se réunirent pour la célébrer. Amé. lie voulut me témoigner sa reconnoissance ; elle fut plus animée, parla à toutes les femines de leurs intérêts, de leurs familles ; déjà je m'applaudissois de lui avoir dissimulé mes impressions, et croyois mes espérances prêtes à se réaliser. Mais l'effort qu'elle avoit fait pour sortir d'elle-même, pour s'occuper des autres, lui avoit été trop pénible. Le soir elle se trouva fort mal: alors je renonçai à la contraindre, et l'abandonnai à ses volontés, à ses fantaisies; me flattant que, lorsqu'elle seroit accouchée, le bonheur d'être mère la rattacheroit à la vie et à moi,

Quelque temps après, la guerre éclata. Ainélie devint d'une agitation effrayante. Dès le matin, ce n'étoit plus par le sentier qu'elle se rendoit à l'église;

c'étoit

par le village : elle s'arrêtoit auprès de chacun, regardoit tout le monde avec inquiétude. Elle ne se promenoit plus dans le parc; toujours sur la grande route, elle sembloit attendre, aller audevant de quelqu'un. Souvent accablée de fatigue, elle s'appuyoit contre les arbres ; mais dès qu'elle avoit repris un peu de force, elle continuoit sa marche, ne rentroit que tard, revenant à

regret sur ses pas.

" Amélie touchoit au dernier nois de sa grossesse. Je craignis que cette agitation ne fût nuisible à sa santé; ne détruisît votre existence; car je vous aimois, mon fils, avant que vous fussiez au monde ! Frémissant aussi que cette conduite d'Amélie ne fût mal interprétée, un matin, qu'elle étoit restée plus long-temps que de coutume à l'é

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glise, j'allai l'y trouver; elle étoit prosternée contre terre : je me mis à genoux près d'elle ; je la suppliai de soigner son enfant. Elle me regarda ; son visage étoit baigné de larmes. Je la pris dans mes bras. “ Pleurez avec moi, mon " Amélie ! que vos larmes tombent sur mon cour;

mais que je les voie seul ! “ Craignez qu'on ne vous croie coupaa is ble!”

Coupable, reprit-elle, oh! non, jamais coupable ! Il m'a laissé

au moins le bonheur de prier pour “ lui!” Je voulus l'emmener. “Non,

non, me dit-elle tout bas ; il y a eu “ une bataille : je respire, moi !... Mais « lui !....” Et elle se prosterna de nou. veau. J'osai rappeler à Amélie ses devoirs, ce Dieu qui pouvoit le punir !... Oui, mon fils, votre père si sévère étoit réduit, pour sauver vos jours, à entou

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