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CHAPITRE XV.

J'avois quitté la maison de madame d'Estouteville si occupé d'elle, si enchanté de madame de Rieux, que je résolus d'y retourner dès le lendemain. J'arrivai chez elle avec assez d'embarras, craignant qu'elle ne me trouvât importun; mais elle parut bien aise de me yoir, et me reçut comme si elle m'avoit attendu.

Au moment d'aller à l'opéra avec madame de Rieux, elle me proposa de les accompagner. Que je me sentois aise de me trouver dans cette voiture, seul avec elles! Combien j'eus soin de madame d'Estouteville! Je lui donnai le

bras pour monter dans sa loge; j'éprouvois une secrète complaisance à prévenir ses moindres désirs ; elle me regardoit avec intérêt, et je sentois pour elle un véritable attachement.

Elle me demanda ce que je faisois de mes soirées. Je lui avouai que, ne connoissant personne,

je les passois ordinairement seul.“ Si mon grand âge “ ne vous ennuie pas, me dit-elle, en “ attendant le retour de votre père, ve“ nez tous les jours dîner et souper chez “ moi; regardez-moi comme votre “ mère : si elle vivoit, je suis sûre qu'elle "" seroit sensible à l'intérêt que vous

m'inspirez."--Elle soupira, regarda le spectacle sans me parler davan‘ge, et me parut triste et préoccupée.

Un peu avant la fin de l'opéra, elle me dit avec un ton de voix rempli d'affection.--" Mon enfant, faites appeler “ ma voiture."--Mon enfant! répétoisje intérieurement; et mon cæur étoit satisfait. Oui j'aimerai madame d'Estouteville comme madame de Rieux l’aime; je la soignerai comme elle la soigne: c'est déjà un bonheur

que

d'avoir un intérêt semblable, une occupation commune,

Il y avoit beacoup de monde chez la maréchale lorsqu'elle arriva. On se mit à jouer ; j'ignorois tous les jeux, elle m'invita à les apprendre pour me rendre utile, agréable, et ne pas m'ennuyer: “D'ailleurs, ajouta-t-elle, ceux qui n'ont pas appris jeunes les jeux de

calcul, ne les savent jamais bien ; ils "commencent par jouer en dupes, fi“ nissent par s'en fatiguer, et se jeter “ dans les jeux de hasard, et la mau“ vaise compagnie. Je trouvai qu'elle avoit bien plus raison, lorsque madame

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de Rieux se mit à jouer. Elle choisit

pour faire sa partie deux vieillards peu riches, qui ne tenoient des cartes que pour user le temps. On les eût oubliés, elle s'en occupa. Egayés par la vue de sa jeunesse, heureux d'être l'objet de sa complaisance, cette soirée put encore embellir leur souvenir. Si j'avois su jouer, madame de Rieux m'auroit peutêtre admis à cette partie d'enfants; mais sans y être appelé je n'osai pas m'approcher d'elle.

Que je me sentis seul, lorsque tout le monde fut occupé ! Peu à donnant à mes reflexions, je m'étonnai de n'avoir pas encore entendu parler de monsieur de Rieux. Je sais qu'il voyage depuis trois ans; assurément en regardant celle qu'il oublie, il me paroissoit bien insensé ou bien à plaindre.

Quel peut être le motif de cette longue

peu m'aban

absence? Madame d'Estouteville seule pourroit m'en instruire ; mais sous quel prétexte oser faire une question à une personne qui possède si bien le sentiment des convenances !

La maréchale est une femme respectable par son âge, jeune par son esprit, recherchée par tout ce qui prétend à quelque considération. Ce n'est pas un petit succès pour un jeune homme ou une jeune femme qui entre dans le monde, que d'être appelé près de son fauteuil pour causer avec elle.

Distinguée sur-tout par une extrême politesse, madame d'Estouteville n'oublie jamais les égards qu'elle doit aux autres, ni le respect qu'elle peut en attendre; aussi ne souffre-t-elle point ces éclats de voix qui avertissent la contradiction et encouragent les disputes ; elle dit sa pensée telle qu'elle est, sans atta

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