Page images
PDF
EPUB

grave à notre insçu dans le souvenir; et elles y restent inconnues, oubliées, jusqu'à l'instant où le cæur se les rappelle pour devenir encore des

preuves

d'a

mour.

A diner, j'eus quelque mérite a me tappeler qu'il convenoit à ma jeunesse d'aller prendre la plus inauvaise place : et, à mon grand regret, je fus bien loin d'Athénaïs; mais, avec un sérieux inaltérable, je lui faisois passer, comme si elle l'avoit demandé, tout ce qu'elle préféroit. J'ajoutois, au plaisir de la prévenir, celui de la saluer avec un profond respect, et d'en être remercié par un doux regard.

Amour ! amour ! je te remercie pour tout le bonheur dont mon coeur apprend à jouir. Mes projets étoient Pemplis de souvenirs, mes souvenirs brillants d'espérances.

Tous les jours, après dîner, madame de Rieux se met à travailler sur un métier si grand qu'elle est obligée de se tenir un peu à l'écart. Avant le retour de mon père, dès que madame d'Estouteville étoit d'son whist, j'approchois peu à peu de ce bienheureux métier, et m'asseyois près de madame de Rieux. Nous finissions par étre si parfaitement à nous-mêmes, si isolés au milieu du monde, que ces moments avoient un charme inexpriinable. Hier j'avois repris ma place accoutumée: j'étois charmé du bonheur de la voir,de medire que j'en étois aimé, que je lui consacrerois ma vie. Heureux lorsqu'elle m'écoutoit; heureux lorsqu'elle évitoit mes regards, je l'aimois de respecter les convenances, je l'adorois de les oublier

pour

moi. Tout à coup les portes s'ouvrent, et on annonce mon père. Le premier objet qui dut le frapper fut madame de Rieux, entourée de lumières pour mieux voir son ouvrage; mais aussi párlà mieux éclairée, et moi așsis près d'elle. Nul autre ne pouvoit s'en être approché, car il n'y avoit à côté de son métier

que

le fauteuil que j'occupois. Dès que mon père parut, je fis l'étourderie d'aller au-devant de lui, comme s'il m'étoit permis de faire les honneurs de cette maison; puis, au lieu · de retourner auprès de madame de Rieux, j'allai me placer devant la cheminée. Madame d'Estouteville en parut offensée :, Athénaïs me le reprocha par un regard.

Mon père s'assit: il étoit extrême... ment sérieux. Après deux ou trois phrases, insignifiantes, il dit à madame d'Estouteville qu'il comptoit partir pour ses terres à la fin de la semaine, et y passer six mois. Il ne m'en avoit pas encore parlé. Je trouvai quelque chose de cruel à m'annoncer ce départ devant du monde, sans m'avertir, san's me donner le temps d'y préparer Athénaïs.... Ah! si mon père s'étoit seulement donné le temps de la connoitre, de l'apprécier, je suis convaincu qu'il l'auroit aimée, et lui auroit confié mon bonheur sans inquiétude.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Athénaïs comme pour moi. Sa contenance changea : trop émue, trop agitée, ne pouvant se contraindre, elle laissa son ouvrage pour quitter la chambre. Comme elle la traversoit, je

m'approchai d'elle, lui ouvris la porte, et n'eus que le temps de lui dire tout bas- " Si vous vouliez, nous nous ver" rions tous les jours.” Dès qu'elle fut sortie, j'allai me cacher derrière le cercle. Là, je ne voyois plus, ne sentois plus ; je ne puis dire ce que j'én prouvois. Six mois sans se revoir! impossible ! Laisser mon père partir 'seul ! l'abandonner dans cette terre où il m'a élevé! lui paroître ingrat! Il vaudroit mieux mourir.

Cependant il n'y avoit devant mes yeux, dans mon cæur, qu'Athénaïs pâle, traversant cette chambre en se traînant à peine. Aussi, au premier bruit, à la première personne qui vint, je m'échappai, et montai chez madame de Rieux. Ah! Eugène, me dit-elle, « les torts sont toujours punis. Un

« PreviousContinue »