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bien corrigé, que je promettois fort de me battre contre toute la ville dès que je serois guéri.

Dans cette belle disposition, l'officier le plus goguenard du régiment vint me voir. Heureusement il me trouva seul, alors il étoit assez bon homme; s'il у

eût eu du monde, il auroit repris son détestable persiflage. Il me plaignit d'avoir été blessé. Je me récriai sur le ridicule qu'on vouloit me donner.—“Eh ! “ ne le prenez pas, me répondit-il. -" Comment puis-je éviter cette belle “ histoire :—Moquez-vous le premier « de vous-même.”-Quel beau système il me développa ! c'étoit une tactique toute entière.

« Je me moque volontiers, me dit-il; “ rien de plus divertissant que

d'amener une bête à se croire capable d'occuper tout un cercle. J'ai

pour

cela

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* de certaines manières d'écouter, qui

l'engagent à se montrer dans tout soti 6 jour. Pour les sots j'encourage leurs *** sottises, les répète, les ramène à

quelques circonstances où ils ont été

plus sots que de coutume. Ah ! les “ bêtes, les sots, tout ce peuple-là m'ai“ me beaucoup. Je sais même des

gens “ de mérite à qui j'ai préparé l'occa“sion de tomber dans quelques inadver“ tances qui les ont rendus passablement « ridicules. Mon cher, le persiflage “ n'est autre chose que d'ajouter tou

jours aux torts ou aux défauts des “ autres. Cependant il ne faut pas s'y

tromper. Je me souviens qu'un jour “ je fis la balourdise de prendre pour “ bête un homme qui n'étoit que timide: - je m'en am'usai beaucoup; je fus très " aimable, triomphant, lorsqu'avant * de quitter le salon je vis cet homme

" prendre son grand courage, s'appro“ cher et me dire très haut: Je sais gré à ma gaucherie ; sans moi, « vous n'auriez pas eu d'esprit de la soirée. Mon homme s'en alla, lais“sant tout le mond rire à mes dépens. “Ah! il ne faut pas s'y tromper ! “ Mais, lui répondis-je, les connois“sances, les talents ?-Bah! que faire de “ tout cela dans le monde: Ces choses-là ne “ sont bonnes que pour ceux qui les pos“ sèdent.-Je conçois, lui dis-je, que “ vous puissiez vous en passer.”—Cette naïveté m'échappa ; il la crut volontaire, la prit pour du persiflage, et dès lors en fut très content.--" Fort bien, mon “ cher, s'écria-t-il en riant! Très bien ! “ Il n'y a personne ici ; la porte est fer“ mée, vous pouvez vous moquer de “ moi sans que je m'en fâche: toute“ fois, souvenez-vous de l'avis d'un

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“ homme qui connoît le monde. Ne “ confiez jamais un sottise que vous

pourrez cacher; pas de foiblesse sur " ce point. Mais si elle est connue, riez

en le premier, riez-en le dernier, et ne

quittez jamais la place que vous n'ayez o amené la société à s'occuper d'un au" tre que de vous.”

Il s'en alla, et je restai indigné de cet abus d'esprit, qui pour briller, amuser toût un cercle, fait taire les meilleures dispositions. Cet homme étoit bon, avoit même de la générosité ; mais jeune, il s'étoit amusé à n'examiner que le côté ridicule de tout le monde et de toutes choses ; actuellement il en étoit frappé d'abord, et pour ainsi dire malgré lui; sa vue étoit si exercée !

Je me promis de profiter de la moitié de ses conseils. Je me moquerai de ma ridicule aventure, me disois-je ; mais

jamais je ne me permettrai une plaisanterie qui puisse affliger un imbécile

que je plains, un sot qu'il vaut mieux éviter, ou un homme de mérite dont l'embarras devroit me faire rougir.

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