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Est-il possible que j'aie aussi des jours d'humeur, d'exigence? Hier au soir j'ai été tout-à-fait injuste, et combien Athénaïs a été bonne !:

Mon père m'ayant retenu tout le jour, je n'ai pu lui échapper qu'à neuf heures. En arrivant chez madame de Rieux, il m'a été facile de voirfqu'elle avoit pleuré ; ses larmes m'ont bouleversé: que j'étois ému, tremblant,avant d'en savoir le motif !" J'ai passé ma “ journée à prendre pitié de moi-même, “m'a-t-elle dit. Eugène, ne demander ' qu'une heure et ne pas l'obtenir!" Je trouvai qu'elle avoit raison d'être mécontente; je me révoltai contre l'exigence de mon père: ma colère autorisa la sienne. Elle blâmoit son injustice, regrettoit son retour; l'amertume de ses reproches me rappela à mes devoirs. J'avois secoué ma chaine, mais j'étois loin de vouloir la briser; je suppliai madame de Rieux de s'exprimer avec plus de bonté. Inquiet sur ces sentiments, je craignois pour les miens, et cette crainte rendoit à mon père toute sa puissance.

Madame de Rieux, appuyée sur une table, couvroit son visage de ses mains pour m'empêcher de voir ses larmes : je la conjurai de me regarder, elle ne le vouloit pas; alors je tachaide lui faire comprendre toutes les anxiétés de mon

ame. Avec quelle tendresse jecherchois à revenir sur mes expressions, à les expliquer pour les adoucir ! “Mon amie, " lui disois-je, lorsque, moi, je m'oublie * jusqu'à ne plaindre de mon père, je “ sais combien, au fond de mon coeur, je le respecte, le chéris ; mais vous, " si vous vous permettez un seul mot ** contre lui, j'imaginerai qu'il n'ex

prime qu'une partie de vos sentiments. * Qui sait si par degrés vous ne m'ac« coutumeriez pas à entendre parler de

mon père avec légèreté? Enfin je me "croirois plus coupable de vous écouter " que de me plaindre, et vos pensées “ même viendroient me troubler." Elle ne me répondit pas : résolue à fie point nie regarder, je ne voyois pas ses larmes, mais j'entendois sa douleur; elle me déchiroit. Je parvins à détacher ses mains; elle détournoit la tête, fermoit les yeux pour ne pas me voir. Désolé, désespéré :-“ Ma chère Athénaïs, ,

m'écriai-je, voulez-vous que je vous "redoute, que je ne vous cherche pas " dans mes peines ? ou que plus sûr de “mon amie que de moi-même, je trouve “en elle une conscience pour m'aver

tir, un caur pour me consoler ?"“ Ah! s'écria-t-elle, j'ai eu tort. Oui, “ vous m'aimerez toujours, car je res

pecterai toujours votre père ; mais à qui demanderai-je la promesse de

n'être pas trop malheureuse ?” Ce fut moi qui le lui jurai, moi qui aimerois mieux mourir que de l'affliger.

Je l'ai suppliée de permettre qu'on fit des démarches pour annuler son mariage; mais loin d'y consentir, c'est elle qui les arrête. Monsieur de Rieux prétend accuser son oncle d'avoir forcé sa volonté: madame d'Estouteville répète sans cesse qu'alors il seroit facile de rompre cette union; madame de Rieux.. seule veut la conserver."Eugène,

me disoit-elle, jusqu'à ce que votre

père me connoisse assez pour revenir “ de ses préventions, laissons subsister “l'ombre du lien qui m'engage. Tant

qu'il me croit mariée, si vos senti“ments l'inquiètent, il n'en craint pas “ la durée. Cette situation incertaine est "comme un transparent qui lui affoiblit “notre amour et nous cache peut-être “une partie de sa haine: mais s'il me “ saroit libre, et qu'il vous refusât son “consentement, j'en mourrois de dou“ leur.”—Je voulus insister; elle me conjura de la croire, d'attendre quelque

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