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parents, éviteroient de fautes et de

chagrins !” Il étoit évident qu'il avoit aperçu la petite fâcherie de madame de Rieux, et se plaisoit à le lui faire sentir. Que de belles choses il nous a dites sur la modération, la circonspection, la raison! Pendant qu'il parloit, je ne pouvois m'empêcher de sourire à ce vain espoir d'une sagesse prématurée. Il répétoit que l'expérience des pères étoit perdue pour les enfants; et je trouvois, moi, qu'elle étoit également perdue pour les pères. Aussi ai-je dit à madame d'Estouteville :--" Mon excellent père désire

que ma barbe pousse blanche,” Il m'a regardé avec assez d'indulgence, et n'a pas eu l'air de trouver que j'eusse grand tort. Athénaïs, à son tour, m'a témoigné, par un petit signe, combien elle étoit satisfaite que je n'eusse rien laissé à dire à mon père.

Que nous sommes heureux ! pas un sentiment qui ne soit partagé ; pas un mot qui ne soit entendu; pas un regard, pas un mouvement qui nous échape. Que nous sommes heureux!

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CHAPITRE IV.

J'ai osé dire que j'étois heureux...... Ah ! que ma situation est changée! Il y a déjà long-temps que je n'ai écrit. Je crains d'envisager l'incertitude de mes espérances ; car si j'en conserve, c'est parce que je m'attache à tout ce qui peut m'aveugler.

Accablé de véritables chagrins, je suis encore environné de mille petites contrariétés. Mon père voudroit toujours disposer de mon temps, ou du moins en connoître l’emploi. Nous ne sommes plus ensemble comme nous étions avant son départ. Ces trois mois, où j'ai joui d'une liberté entière, m'ont peut-être trop dégagé de l'assujettissement de l'enfance, des entraves de la jeunesse.

Nous avons chacun du chemin à faire pour nous rapprocher ; lui, pour se persuader que j'ai acquis le droit d'avoir une volonté, arranger ma vie d'après l'honneur, mais suivant mes goûts; moi, pour me rappeler qu'il y a si peu de temps que mon père disposoit encore de tout mon être. Vraisemblablement cette déférence se seroit prolongée, sans mệme se faire sentir, s'il fût resté près de moi; mais son absence a tout changé.

Si du moins je le retrouvois dans un lieu inconnu avec une société nouvelle, nous pourrions nous refaire une vie commune; mais il revient et me trouve avec des liaisons établies, un sentiment

qui l'inquiète; et ce sentiment s'est emparé de toute mon ame. Si j'ai l'air gai, il craint que je ne sois séduit par un bonheur qu'il n'approuve pas; si je lui parois triste, il s'afflige, et ses yeux semblent m'accuser d'ingratitude.

Plus d'harmonie entre nous : cependant au milieu de tant d'intérêts contraires, de sentiments opposés, je tâcherai de rester le même. Mon père n'aura jamais un seul reproche à me faire. Madame d'Estouteville trouvera en moi un ami attentif, jusqu'au jour où je pourrai lui présenter un fils respectueux; et mon amie, ma bien aimée Athénaïs, occupera sans cesse mes pensées, remplira mon cæur, partagera mes chagrins.

Mon père met tout son esprit à m'éloigner de madame d'Estouteville; moi, j'emploie tout le mien à me rapprocher

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