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" Monsieur d'Estouteville maria Sophie à un homme de son nom. Toujours: souffrante depuis la mort des deux amis de son enfance, peu d'années après je le vis dépérir, s'éteindre, et finir ;. mes soins ne purent la sauver. Elle me confia sa fille, mon Athénaïs, qui ne me consola point de la perte de mes enfants, mais me promit une destinée nouvelle à rendre heureuse.

« Vous savez que mon premier désir fut de vous la donner; car j'espérois. que le temps adouciroit la haine de votre père, et le rendroit capable de se demander, si noi, qui n'avois jamais affligé personne au monde, j'aurois pu navrer de douleur mon Alfred, celle qu'il aimoit, et que j'avois élevée comme ma fille ? j'ai attendu long-temps i je me flatte encore.

“ Constamment occupée d'Alfred, d'Amélie, je cultivois avec soin dans Athénaïs les qualités qui les avoient rendus si aimables. Je vous la destinois en me disant, le fils d'Amélie sera heureux par elle; sa voix, encore inconnue, mais déjà chérie, m'appellera sa mère.

“Votre père, ignorant les motifs qui m'ont entraînée, m'accuse d'avoir disposé trop légèrement du sort d'Amélie: il ne me voit qu'avec les torts qu'il me suppose, et ne daigne pas se rappeler combien j'ai été malheureuse.

Eugène, dites lui que vous avez risqué d'affoiblir dans l'ame d'Athénaïs są reconnoissance, son attachement pour moi ; d'Athénaïs qui reste seule à mon affection et à mes regrets. Dites à votre père que vous m'avez enlevé mon dernier bonheur; que vous avez peut-être laissé ma vieillesse solitaire, que vous m'avez peut-être ôté les consolations de mon dernier enfant; ditesle-lui, et il ne voudra plus me haïr : ne sera-t-il pas assez vengé?”

La lettre de madame d'Estouteville me fit éprouver un calme, une espé- . rance que la sévérité de mon père ne pouvoit plus détruire. Je la renfermai sous enveloppe, et l'adressai à mon père, avec ces seuls mots : "r Je ne vous prie

pas de la lire actuellement; mais gar“ dez-la pour le jour où vous aurez “ besoin de vous justifier votre fils.”

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CHAPITRE XIII.

Les jours suivants mon père, morné, abattu, oublioit même de me parler. Je me persuadai qu'il avoit lu la lettre de madame d'Estouteville à l'embarras qu'il éprouvoit. Ce n'étoit plus l'homme qui croyoit avoir raison sur le passé, mais bien celui qui pensoit en. core ne pas se tromper sur l'avenir.

Dans une perpétuelle contrainte l'un vis-à-vis de l'autre, il me devint impossible de rester près de lui. Je passois les jours entiers à la chasse. Un exercice violent, une fatigue accablante me procuroient seuls un peu de som

meil. Je sentois s'éteindre mes forces,
ma santé, ma jeunesse.
Rentrant un soir plus tard que

de coutume, et au moinent où mon père alloit souper,

il s'arrêta devant moi en passant, me regarda, et me dit : “Vous

ne pouvez donc surmonter un senti“ment qui feroit mon malheur?" “ Le surmonter ? jamais. Le sacrifier ?

toujours." " Ne craignez-vous pas, mon fils, que cet exercice immodéré ne nuise à votre santé?"__" Mon

père, je ne le crains pas." Il baissa les yeux, et ne me parla plus de la soirée.

Le lendemain à l'heure ordinaire on apporta les lettres ; et suivant son usage il posa sur la table celle de madame de Rieux. Je la pris, je sortis pour

la lire; ainsi que moi n'osant en

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