Page images
PDF
EPUB

ner une fimple traduction, & 'y adjoufte des remar ques où je me fuis propofé d'expliquer tout ce qui merite d'eftre esclairci, & qui doit neceffairement arrefter un Lecteur peu inftruit de l'antiquité, qui lit avec jugement, & qui veut entendre ce qu'il lit & profiter de fa lecture, & c'eft ce qu'on n'a pas encore fait. Il y a peu de gens à qui ce travail ne fuft utile, fi l'on s'en eltoit bien acquitté. Il le feroit du moins aux enfants, qui à dix ans pourroient avoir lu Plutarque & avoir acquis une partie des connoiffances qui leur font neceffaires pour la fuite de leurs eftudes, dont le fuccés dépend de ce fondement.

Je fçay bien que parmi les partisans d'Amiot ily en a quelques uns, qui non seulement foustiennent sa traduction, mais qui prétendent mefme que Plutarque n'a pas besoin de remarques pour estre entendu, & il n'y a rien de plus infouftenable. Je suis bien perfuadé que les remarques font inutiles aux fçavants; mais il y a tant de lecteurs qui ne le font pas, pourquoy les priver de ce qui peut les inftruire? Il y a dans Plutarque une infinité de choses que la traduction d'Amiot ne fçauroit faire entendre, car outre qu'il s'eft trompé en beaucoup d'endroits, il y a dans le texte quantité de paffages corrompus, il y en a d'autres qui font tirés des elcrits des Poëtes & de ceux des Philofophes, & dont la force & la grace ne peuvent estre bien fenties par la plupart des hommes que quand elles font expliquées. Enfin il y en a qui renferment des fens fort difficiles à développer, foit par les allufions qu'ils font à des couftumes anciennes fort cachées, foit par le rapport qu'ils ont à des faits qui ne font pas forc

connus..

[ocr errors]

connus. Pour bien faire entendre Plutarque il faut donc reformer ce qu'Amiot a mal traduit, corriger les endroits corrompus, expliquer ces paffages des Poëtes & des Philofophes, & développer ces fens cachés & ces allufions fines en recourant aux fources. Et cela ne peut eftre fait que dans des remarques, qui par là deviennent absolument neceffaires. Les juger inutiles & les condamner, c'est blasmer le travail de quantité de fçavants hommes qui se font appliqués à esclaircir le texte de Plutarque par des notes fçavantes & judicicules.

Mais pour faire voir combien s'abufent ceux qui croyent que la traduction d'Amiot fuffit aujourd'huy & qu'on n'en a pas besoin d'une nouvelle, je n'ay qu'à rapporter icy le jugement qu'en a porté le celebre Augufte de Thou, qui eftoit non feulement grand Hiftorien, mais fage & judicieux Critique. Dans le centiéme Livre de fon hiftoire fur l'année 1591. qui fut celle de la mort d'Amiot, il finit ce qu'il dit de luy en Hiftorien fage & grave. C'est à luy, dit-il, que nous devons les Ethiopiques d'Heliodore les Paftorales de Longus heureufement traduites en noftre Langue, quoyque fans nom d'Auteur. Ces Ouvrages furent comme le prélude où il exerça fon efprit; il l'employa enfuite à des travaux plus ferieux & plus laborieux, en traduifant Diodore & Plutarque, quoyque le plus fouvent avec plus d'élegance que de fidelité, Licet majore plerumque elegantia quam fide redditis. Une traduction peu fidelle,fur tout d'un Auteur si important, en demande neceffairement une qui le foit davantage, & qui refponde mieux à son original.

Si une traduction de cette nature paroiffoit fi defisable il y a fix vingts ans à ce fçavant homme, qui enTome I.

b.

tendoit fi parfaitement l'original, & qui l'avoit tout noté de fa main, à plus forte raifon doit-elle paroiftre neceffaire aujourd'huy à ceux qui ne fçauroient lire le texte, & aprés tous les changements qui font arrivés à noftre Langue, qui ont fait que ce qui eftoit élegant du temps d'Amiot, ne l'eft plus du noftre.

Trente ans aprés que l'hiftoire de ce grand perfonnage fut imprimée, M. de Meziriac, qui eftoit tresfçavant dans les belles Lettres, & dans la Langue Grecque, & tres-profond dans les Mathematiques, envoya al'Académie Françoise, dont il avoit l'honneur d'eftre, un grand difcours fur la Traduction, où il fait voir qu'un des plus feurs moyens d'enrichir noftre Langue, c'est de la faire parler aux plus doctes & aux plus fameux Auteurs de l'antiquité, principalement aux Grecs, qui nous ont donné tous les arts & toutes les fciences à un fi haut degré de perfection, que les mediocres efprits de noftre temps ne comprennent qu'avec difficulté ce qu'ils ont efcrit, & que les plus excellents ont bien de la peine à adjoufter quelque chose à leurs inventions. Et aprés avoir donné à Amiot toutes les louanges qui luy font deuës, & que les bons Juges luy donneront tousjours, & avoir dignement loué fon efprit, fon travail & fon ftyle, il prétend monftrer qu'il a fait des fautes tres-groffieres de diverses fortes,dont il donne des exemples. Il adjoufte que perfonne ne revoque en doute qu'il n'y ait beaucoup à redire à fon style, & qu'il ne foit fort efloigné de la pureté de langage qui fe voit aux ouvrages de ceux qui estoient alors en reputation de bien efcrire, foit que l'on confidere les mots inutiles qu'il employe bien fouvent, foit

que l'on prenne garde à plufieurs de fes façons de parler qui ne font plus tolerables, tant s'en faut qu'elles ayent bonne grace, & qu'elles contentent l'oreille. Cela eft cause, adjouste-t-il, que ceux qui recherchent curieufement les belles paroles, pluftoft que la doctrine folide,fe dégoustent de la lecture de Plutarque, & que ceux qui font capables de connoiftre le fruit qu'on en peuttirer, fouhaitent avec paffion que cette traduction foit reformée,& qu'on accouftume cet admirable Auteur à parler noftre Langue plus nettement & plus élegamment,afin qu'on puiffe le lire avec plus de plaifir & plus de profit; Non feulement, dit-il, la beauté du langage a manqué à Amiot, mais encore la fidelité, car il y a plus de deux mille endroits où il a perverti le fens de l'Auteur.

Voilà une chofe affés finguliere & affés remarquable, pour dire cela en paffant, un traducteur qui a fait un fi grand nombre de fautes, & de fautes fi confiderables, & à qui la beauté du langage a manqué, a pourtant remporté & merité non feulement l'eftime de son siecle, mais encore celle des fiecles fuivants, où le langage a efté plus parfait. J'en voy deux raifons; la premiere, qu'Amiot a efté de tous les Efcrivains de fon temps celuy qui a le mieux efcrit, qui a le plus approché de la perfection, & qui le premier a mis noftre Langue hors d'enfance & la délivrée de la barbarie où elle croupiffoit avant luy. La feconde raison plus puiffante encore, c'eft l'Auteur qu'il a choifi. On voit esclater dans Plutarque tant d'efprit, tant de fageffe, & tant de force de fens, & fes efcrits font remplis de tant de preceptes utiles & neceffaires à toutes fortes d'eftats & de conditions, qu'il n'eftoit pas poffible de le prefenter à

un fiecle qui ne le connoiffoit point, que ce ne fuft comme une vive lumiere qui venoit tout à coup à ef clater parmi les plus efpaiffes tenebres. Une traduction moins elegante auroit produit le mefme effect.

M. de Meziriac donne de grandes louanges à Amiot, mais il le flestrit enfuite plus qu'il ne le louë, car il ne se contente pas de dire qu'il n'avoit qu'une mediocre connoiffance de la Langue Grecque, & qu'une legere teinture des belles Lettres, qu'il eftoit mediocrement initié dans la lecture des Poëtes Grecs, & qu'il eftoit peu verfé dans les Mathematiques, & peu inftruit de la Geogra phie, il va encore plus loin, car il affeure en propres termes qu'il a fait une fi grande quantité de fautes dans sa traduction, que pour les corriger toutes & effacer tant de taches dont il a défiguré Plutarque, ce n'eft pas un moindre travail que celuy qu'Hercule foustint quand il nettoya les estables d'Augée. Cela eft beaucoup trop fort, & je me croy obligé de défendre Amiot contre une cenfure fi outrée & fi injufte.

Il est constant qu'Amiot a fait beaucoup de fautes, comme je l'ay desja dit. Ses fautes font de deux fortes'; les unes ne font que des minuties, qu'un lecteur, qui n'a qu'une mediocre connoiffance, corrige fans peine, & qui ne meritent pas d'eftre relevées avec grand bruit. Les autres font tres-importantes, & demandent d'eftre corrigées, mais tousjours avec la moderation qu'on doit garder en parlant d'un homme de ce merite, & qui a le premier défriché cette terre inculte en traduifant en noftre Langue cet ouvrage immenfe dont l'entreprise ne demandoit pas moins de courage, que d'intelligence & de capacité. M. de Meziriac s'eft fort

« PreviousContinue »