Page images
PDF
EPUB

Presque toutes les époques de notre littérature avai été éclairées séparément par ces auteurs habiles; n n'avons eu qu'à nous promener à loisir sur les larges rou qu'ils avaient construites. Aussi nous a-t-il été facile de p courir dans toute leur étendue les annales littéraires de France. Nous avons même çà et là jeté un regard fu au delà de la frontière, et nous venons raconter ici i impressions de voyage.

Pourquoi ne le dirions-nous pas? Nous voudrions que public eùt autant de plaisir à les lire que nous en av trouvé à les rédiger. La grandeur et la variété du suj l'abondance des matériaux, le nombre et l'originalité physionomies qui passaient continuellement sous r yeux, ont fait de ces études un travail long sans dout mais plein d'attrait. Ce n'étaient pas seulement des éc vains, des artistes de langage plus ou moins habiles q nous cherchions dans cette longue revue littérair c'étaient l'élite des esprits de chaque temps, les repr sentants intellectuels de la nation. Toute pensée dont u époque a vécu, toute idée qui a servi de flambeau à ui génération, se trouvait nécessairement reproduite po nous sous sa forme privilégiée. Nous avions ainsi deva nous toute la vie morale de la France dans ses différen âges.

La France elle-même nous apparaissait comme le cenl commun, comme le coeur de l'Europe. Pas un mouv ment de ce grand corps qui ne parte de notre patrie n'y aboutisse. Au moyen âge c'est elle qui donne parto l'impulsion et jette au dehors ses fécondes pensées. L nations voisines les recueillent avec empressement quelques-unés en font leurs chefs-d'æuvre. Bientôt apre commence un reflux non moins admirable : la Franc absorbe et transforme, au XVIe siècle l'Italie, au XVII° l’E pagne, l'Angleterre au XVIII, et de nos jours l'Allemagne Il semble que pour devenir européenne, toute pense locale doit d'abord passer par la bouche de la France.

Envisagée ainsi, l'histoire de la littérature français était donc l'histoire même de l'homme sur une grand échelle, une étude de psychologie sur le genre humain. Nous suivions avec une religieuse émotion la grande biographie de cet individu immortel qui, comme dit Pascal, vit toujours et apprend sans cesse. Chaque époque littéraire était un des moments de sa pensée; chaque cuvre, une des vues de son esprit ou un des battements de son cæur.

Nous l'avouons, nous nous sommes arrêté avec complaisance sur le moyen âge et même sur les temps de confusion qui l'ont préparé. Soit simple curiosité pour des âges peu connus, soit retour instinctif sur l'époque où nous vivons, nous aimions à voir comment les sociétés recommencent. Du sein de la plus épouvantable confusion, où se choquent pêle-mêle les débris d'une civilisation détruite, les mæurs sauvages des hordes germaniques, les enseignements d'une religion nouvelle, nous voyions sortir un ordre inattendu, une organisation puissante et. belle, la féodalité, couronnée de la chevalerie, son idéal. Nous avons étudié longuement nos vieilles Chansons de Geste, ces rudes épopées du xire et du XIIIe siècle, poétiques miroirs d'une époque glorieuse. Puis nous avons vu l'Église, avec ses austères travaux, sa scolastique, sa théologie, ses chroniques latines , grandir à côté du manoir, l'envelopper de sa puissante étreinte, et placer le droit en face de la force, l'intelligence au-dessus du glaive'.

Au Xive et au xv° siècle, autre spectacle non moins frappant: la science s'émancipe d'une tutelle longtemps bienfaisante; l'Église n'est plus le seul pouvoir moral, l'esprit humain commence à s'affranchir. Bientôt il se fortifie par l'héritage de l'antiquité : la tradition grecque et latine re

1. Comme nous cherchions dans la littérature quelque chose de plus sérieux que l'arrangement des paroles, nous n'avons pas du exclure absolument de nos éludes lout ce qui fut écrit en France dans un autre idiome que la langue d'Oil. On ne détruit pas les faits en les négligeant. Les chants des troubadours ne nous sont pas étrangers ; l'immense mouvement intellectuel de la société cléricale est une des gloires de la France. Parler des lellres au moyen age salis dire un mot de 1 Église et de ses travaux, c'est décrire l'aurore en faisant abstraction de la lumière.

paraît dans tout son éclat. Le xvie siècle est comme l confluent où les deux courants de la civilisation, I christianisme et l'antiquité, se rejoignent.

C'est sous Louis XIV qu'ils forment en France ce grand et majestueux fleuve où l'Europe tout entière a puisé.

Après lui nouvelle ruine : toutes les bases de la société s'ébranlent, toutes les autorités s'écroulent. Comme à la chute de l'empire romain, il se fait une terrible invasion, celle des idées : le XVIIIsiècle est une époque de renversement.

Une grande mission semble réservée au nôtre, celle de reconstruire l'édifice sur des bases nouvelles. Il ne s'agit point de relever purement et simplement ce que le temps à détruit. La tentative gigantesque mais éphémère de Charlemagne est là pour nous apprendre que l'histoire ne se répète pas. Ce que le génie d'un grand homme n'avait pu faire, la force vitale des nations, la séve naturelle de l'esprit humain l'a accompli : le moyen âge a trouvé de lui-même sa forme. Notre siècle sans doute trouvera aussi la sienne. Déjà, sans renoncer à la liberté, conquête de la génération précédente, nous avons rejeté ses stériles négations. La religion, dont nos aïeux avaient trop fait une institution politique appuyée sur la loi du pays, a retrouvé sa vraie puissance depuis qu'elle ne veut plus d'autres armes que la libre adhésion des fidèles, d'autre privilége que celui de faire le bonheur des hommes. L'État, l'art, la science, la philosophie se rapprochent et se groupent autour du principe sauveur qui se dégage lentement du milieu de nos souffrances, de nos déchirements et de nos misères; ce principe c'est la foi à la vérité librement examinée et librement admise, l'obéissance à la raison impersonnelle, souveraine invisible et absolue du monde.

Telles sont les idées que nous nous sommes efforcé de développer dans ce livre, et que nous soumettons avec respect au jugement du public.

20 août 1851,

DE LA

LITTÉRATURE FRANÇAISE.

PREMIÈRE PÉRIODE.

LES ORIGINES.

CHAPITRE PREMIER.

LES CELTES ET LES IBÈRES.

PERSÉVÉRANCE DU CARACTÈRE CELTIQUE.-INFLUENCE DES IDIOMES CEL-
TIQUES SUR LA LANGUE FRANÇAISE. - - RESTES DE LA POÉSIE'GAULOISE.
- LES IBÈRES. - LEUR LANGUE ET LEUR POÉSIE.

Persévérance du caractère celtique.
Entre la société antique qui meurt avec l'empire romain
et le monde moderne qui se constitue au moyen âge, il y a
six siècles de laborieuse préparation, pendant lesquels
toutes les forces vivantes qui doivent produire une civilisa-
tion nouvelle s'agitent en désordre et comme dans un vaste
chaos. Cette époque, stérile en apparence, n'en renferme
pas moins les germes féconds de l'avenir. Nous devons donc
reconnaître et saisir dans leur manifestation littéraire ces
influences diverses dont la combinaison nous a faits ce que
nous sommes. Les principales sont les traditions de la Grèce
et de Rome, les enseignements du christianisme et les meurs
apportées par l'invasion germanique. Mais sous ces courants
étrangers, qui s'uniront bientôt en un grand fleuve, est le
sol même qui se creuse pour les contenir, je veux dire la
race primitive, antérieure à la double conquête romaine et
germanique, à la double civilisation hellénique et chrétienne, et dont le caractère persévérera sous tant de modifications diverses. C'est d’elle que nous allons d'abord parler.

« Pour bien comprendre l'histoire de la nation française, dit avec raison Heeren, il est essentiel de la considérer comme issue de la race celtique. C'est ainsi seulement qu'on peut s'expliquer son caractère si différent de celui des Allemands, caractère qui, malgré les, divers mélanges qu'eut à subir la population celtique, est demeuré tel encore chez les Français, que nous le trouvons-dessiné dans César. »

Les Celtes apparaisseňt dans l'histoire comme un peuple hardi, entreprenant, dont le génie n'est que mouvement et conquête. On les retrouve partout dans le monde, à Rome, à Delphes, en Égypte, en Asie, toujours courant, toujours pillant, toujours avides de butin et de danger. Ce sont de grands corps blancs et blonds, qui se parent volontiers de grosses chaînes d'or, de tissus rayés et brillants, comme le tartan des-cossais, leurs descendants. Ils aiment en tout l'éclat et la bravade; ils lancent leurs traits contre le ciel quand il tonne, :marchent l'épée à la main contre l'océan débordé, vendent leur vie pour un peu de vin, qu'ils distribuent à leurs amis, et tendent la gorge à l'acheteur, pourvu qu'un cercle nombreux les regarde mourir. Race sympathique et sociable, ils s'unissent en grandes hordes et campent dans de vastes plaines. Il est une chose qu'ils aiment presque iant que bien combattre, c'est finement parler. Ils ont un langage rapide, concis dans ses formes, prolixe dans son abondance, plein d'hyperboles et de témérités ?. Du reste, ils savent écouter dans l'occasion : avides de contes et de récits, quand ils ne peuvent aller les chercher eux-mêmes par le monde, ils arrêtent les voyageurs au passage, et les forcent à leur raconter des nouvelles. Courage, sympathie, jactance, esprit, curiosité, tels sont les traits principaux lesquels les auteurs anciens nous peignent les Gaulois nos aïeux.

S'il s'agissait ici d'une étude d'ethnographie ou de lin

au

sous

1. Diodore de Sicile, I. IV.

« PreviousContinue »