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Que sans règle et sans frein tot ou tard on succombe !
La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine ;

C'est le balancier qui vous gène.
Mais qui fait votre sûreté.

FLORIAN,

FABLE XXXVI.

LA VIGNE ET LE VIGNERON.

La Vigne se plaignait un jour au Vigneron
De ce qu'il lui coupait maint et maint rejeton,
Dont le feuillage épais et le bois inutile,

Loin de la rendre plus fertile,
Epuisaient en vain sa vigueur ;

Eh! pourquoi donc, lui disait-elle,
Me traitez-vous avec tant de rigueur ?
Pour mon bien vous montrez du zèle,

Je suis l'objet de vos sueurs ;
Vous m'aimez; cependant vous m'arrachez des pleurs ;

L'amour est-il donc si sévère ?
- Que vous pénétrez peu dans mon intention,

Lui répondit le prudent vigneron.
Vous croyez que ces coups partent de ma colère ;

Ab! connaissez mieux mon dessein;
Dans le inal que j'ai pu vous faire,

Votre intérêt a seul conduit ma main ;
Si je ne coupais pas tout ce bois inutile,

Vous finiriez par devenir stérile;
Au lieu qu'en vous faisant répandre quelques pleurs,

Je vous rends beaucoup plus fertile,
Et de Bacchus 1 sur vous j'attire les faveurs.
C'est à vous, jeunes gens, que ma fable s'adresse :
Connaissez à ces traits l'amour et la sagesse

De ceux qui veillent sur vos meurs.
S'ils vous font quelquefois éprouver leurs rigueurs,

(1) Dieu du vin, selon les pasens.

Ce n'est pas que pour vous ils manquent de tendresse :

Ils cherchent seulement à vous rendre meilleurs. La sévérité d'un maître est presque toujours un témoignage de lendresse et d'intérêt.

REYRE.

FABLE XXXVII.

LE PERROQUET CONFIANT.

Cela ne sera rien, disent certaines gens,

Lorsque la tempête est prochaine ;
Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne ?
Pourquoi ? Pour l'éviter, s'il en est encor temps,

Un capitaine de navire,
Fort brave homme, mais peu prudent,
Se mit en mer, malgré le vent.
Le pilote avait beau lui dire
Qu'il risquait sa vie et son bien,
Notre homme ne faisait qu'en rire,
Et répétait toujours : cela ne sera rien.
Un perroquet de l'équipage,

A force d'entendre ces mots,
Les retint, et les dit pendant tout le voyage.
Le navire égaré voguait au gré des flots,

Quand un calme plat vous l'arrète.

Les vivres tiraient à leur fin.
Point de terre voisine, et bientot plus de pain.
Chacun des passagers s'attriste et s'inquiète ;

Notre capitaine se tait.
Cela ne sera rien, criait le perroquet.
Le calme continue, on vit vaille que vaille ;

Il ne reste plus de volaille.
On mange les oiseaux, triste et dernier moyen !
Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe.

Le perroquet, la tête basse,
Disait plus doucement : cela ne sera rien.
Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée ;
Il attendit, il fut étrangle bel et bien,
Et mourant, il criait d'une voix enrouée :

Cela... cela ne sera rien.
Il faut prévoir le mal ann de l'éviter.

FLORIAN.

FABLE XXXVIII.

LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.

Le pot de fer proposa
Au pot de terre un voyage.
Celui-ci s'en excusa,
Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu ;
Car il lui fallait si peu,
Si peu, que la moindre chose
De son débris serait cause :
Il n'en reviendrait morceau.
Pour vous, dit-il, dont la peau
Est plus dure que la mienne,
Je ne vois rien qui vous tienne.
Nous vous mettrons à couvert,
Repartit le pot de fer :
Si quelque matière dure,
Vous menaçait d'aventure,
Entre deux je passerai,
Et du coup vous sauverai.
Cette offre le persuade.
Pot de fer son camarade
Se met droit à ses côtés.
Mes gens s'en vont à trois piés
Clopin clopant comme ils peuvent,
L'un contre l'autre jetés

Au moindre boquet" qu'ils treuvent.
Le pot de terre en souffré : il n'eut pas fait cent pas,
Que par son compagnon il fut mis en éclats,

Sans qu'il eût lieu de se plaindre.

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Ne nous associons qu'avec nos égaux;

Ou bien il nous faut craindre
Le destin d'un de ces pots.

LA FONTAINE.

(1) Pour sagement. (2) Ruine, destruction. (3) Par hasard. (4) Pour pierre, caillou, etc. (5) Qu'ils trouvent.

FABLE XXXIX.

LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.

Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui préte vie.
Mais le lâcher en attendant,

Je tiens pour moi que c'est folie :
Car de le rattraper il n'est pas trop certain.
Un carpeau, qui n'était encore que fretio,'
Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière.
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin ;
Voilà commencement de chère et de festin :

Mettons-le en notre gibecière.
Le pauvre carpillon lui dit en sa manière :

Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
Au plus qu'une demi-bouchée.
Laissez-moi carpe devenir :

Je serai par vous repêchée ;
Quelque gros partisan m'achètera bien cher,

Au lieu qu'il vous en faut chercher

Peut-être encor cent de ma taille
Pour faire un plat : quel plat! croyez-moi, rien qui vaille.

Rien qui vaille! eh bien ! soit, repartit le pêcheur ;
Poisson, mon bel ami, qui faites lo prêcheur,
Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire,

Dès ce soir on vous fera frire.
Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras.

L'un est sûr, l'autre ne l'est pas Quand on lieni, quand on possède quelque chose, c'est une folie de le lâcher, de l'abandonner, dans l'espérance d'avoir davantage.

LA FONTAINE. (1) Le plus pecit poisson, rebut. (2) Le petit poisson.

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FABLE XL.

L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE.

Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère ;

Le bien que l'on fait à son frère
Pour le mal que l'on souffre est un soulagement.
Confucius' l'a dit ; suivons tous sa doctrine :
Pour le persuader aux peuples de la Chine,

Il leur contait le trait suivant :
Dans une ville de l'Asie

Il existait deux malheureux,
L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie :

Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.

L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Etait sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l'aimer et pour conduire.

Un certain jour il arriva
Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,

Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue :

Il n'est tel que les malheureux

Pour se plaindre les uns des autres.
- J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
- Hélas, dit le perclus, vous ignorez, mon frère,

Que je ne puis faire un seul pas;

Vous-même vous n'y voyez pas.
A quoi nous servirait d'unir notre misère ?

A quoi ? répond l'aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;

(1) L'homme le plus sage qui ait paru chez les Chinois, peuple de l'Asie.

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