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Du volant enleve perdez le souvenir ;
Croyez-vous qu'on jouant on acquiert la science ?
Je ne saurais, mon fils, trop vous le répéter,
Le jeu, pour les enfants, est une récompense,
Et c'est par le travail qu'on doit la mériter.

Le petit mis en pénitence,
Prouve, les yeux en pleurs, le cour plein de soupirs,

Que souvent nos chagrins naissent de nos plaisirs.
Quand on joue trop, le jeu cause du chagrin.

L'abbé CLÉMENT.

FABLE XXXI.

LA MORT ET LE BUCHERON.

Un pauvre bucheron, tout couvert de ramée,
Sous le faire du fagot aussi bien que des ans
Génissant et courbė, marchait à pas pesants
Et tåchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin n'en pouvant plus d'efforts et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde 15
Point de pain quelquefois, et jamais de repos :
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée,
Lui font d'un malheureux la peinture achevée
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu'il faut faire.

C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois, tu ne tarderas guère

Le trépas vient tout guérir;
Mais ne bougeons d'où nous sommes :
PLUTOT SOUFFRIR QUE MOURIR,
C'est la devise des hommes.

LA FONTAINE.

(1) Branchage. (2) Fardeau. (3) La terre qui est ronde. (4) Tra tail lorcé, imposé jadis aux paysans.

FABLE XXXII.

LE CHÊNE ET L'ARBRISSEAU.

Un jeune enfant avec son père
Se promenait dans un jardin,

Et ne songeait qu'à se distraire
De l'ennui qu'il avait essuyé le matin,

Tout en feuilletant sa grammaire,
Lorsqu'ils trouvèrent en chemin

Un arbrisseau, dont la tempête
Avait courbé la tige et fait plier la tête,

En forme à peu près de berceau.
A cet aspect, le sage père,
Voulant à son cher jouvenceau

Donner un avis salutaire :
Mon fils, dit-il, prenez cet arbrisseau,
Et rétablissez-le dans sa forme première.

Volontiers, papa, dit l'enfant.
Aussitôt il le prend, et sans beaucoup de peine

Il le redresse au même instant.
Fort bien, dit le Mentor, mais voyez-vous ce chène

Que son poids vers le sol entraine ?

Quoique déjà fort avancé,
Il aurait bien besoin d'être un peu redresse :

Allez lui rendre ce service
Oh! oh! dit l'enfant en riant,
Papa, pour moi quel exercice !
Je le tenterais vainement :

Mon bras est un peu trop novice ;
Je m'en serais chargé fort aisément,
Lorsque cet arbre était encor dans son enfance ;
Mais de le redresser ce n'est plus la saison,

Et le bras même de Samson
Ne vaincrait pas sa résistance.

Oui, mon fils, vous avez raison,
Reprit alors le père, et cette expérience

(1) Homme d'une force extraordinaire, dont il est parlé dans l'Ilistoire sainte.

Pour vous doit être une leçon.
Nos penchants dans le premier age,
Sont faciles à corriger;

Mais on ne peut plus les changer,
Quand ils sont affermis par le temps et l'usage.

Quand on est jeune, il est facile de se corriger. L'abbé REYRB.

FABLE XXXIII.

LE SINGE ET LE LÉOPARD.

Le singe avec le léopard
Gagnaient de l'argent à la foire.

Ils affichaient chacun à part:
L'un d'eux disait :- Messieurs, mon mérite et ma gloire
Sont connus en bon lieu : le roi m'a voulu voir ;

Et si je meurs, il veut avoir
Un manchon de ma peau; tant elle est bigarrée,

Pleine de taches, marquetée,

Et vergetée, et mouchetée.
La bigarrure plait : partant chacun le vit.
Mais ce fut bientot fait : bientot chacun sortit.
Le singe de sa part disait : Venez, de grace,
Venez, messieurs ; je fais cent tours de passe-passe.
Cette diversité dont on vous parle tant,
Mon voisin leopard l'a sur soi seulement;
Moi, je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du pape en son vivant,

Tout fraichement en cette ville
Arrive en trois bateaux,' exprès pour vous parler ;
Car il parle, on l'entend ; il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte,
Passer en des cerceaux : et le tout pour six blancs ;3
Non, messieurs, pour un sou : si vous n'êtes contents,
Nous rendrons à chacun son argent à la porte.

11) Façon de parler pour dire à grands frais. (2) Sauter. (3) Le blanc est une ancienne pièce de monnaie; six blancs font deux petits sous et demi.

Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit
Que la diversité me plait ; c'est dans l'esprit :
L'une fournit toujours des choses agréables ;
L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.
Oh! que de grands seignevrs, au léopard semblables,

N'ont que l'habit pour tous talents !

il ne faut point chercher à se faire remarquer par de beaux kabits , mais par de bonnes qualités.

LA FONTAINB.

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FABLE XXXIV.

LE GLAND ET LA CITROUILLE.

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Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve
En tout cet univers, et l'aller parcourant,

Dans les citrouilles je la treuve.?

Un villageois considérant
Combien ce fruit est gros et sa tige menue,

A quoi songeait, dit-il, l'auteur de tout cela ?
Il a bien mal placé cette citrouille-là !

Hé parbleu ! je l'aurais pendue
A l'un des chênes que voilà ;
C'eat Até justement l'affaire :

Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entre
Au conseil de celui que prêche ton curé ;
Tout en eat été mieux : car pourquoi, par exemple,
Le gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt,

Ne pend-il pas en cet endroit ?

Dieu s'est mépris. Plus il contemple
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo

Que l'on a fait un quiproquo."
Cette réflexion embarrassant notre homme :
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit.
Sous un chène aussitot il va prendre son somme.
Un gland tombe : le nez du dormeur en patit.
Il s'éveille ; et portant la main sur son visage.

(1) Je la trouve.

(2) Une erreur.

Il trouve encor le gland pris au poil du monton.
Son nez meurtri le force à changer de langago :

Oh! oh! dit-il, je saigne ! Et que serait-ce donc
S'il fut tombé de l'arbre une masse plus lourde,

Et que ce gland edt été gourde ?!
Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eut raison ;

J'en vois bien à présent la cause.
En louant Dieu de toute chose
Garo retourne à la maison

Toul ce que Dieu a fail est bien : c'est elre fou que de vouloir y chercher quelque chose à critiquer.

LA FONTAINE.

'Strinud

FABLE XXXV.

lualue

LE DANSEUR DE CORDE ET LE BALANCIER.

Sur la corde tendue, un jeune voltigeur
Apprenait à danser ; et déjà son adresse,

Ses tours de force, de souplesse,

Faisaient venir maint spectateur.
Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,

Hardi, leger autant qu'adroit.
Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,

Retombe, remonte en cadence ;

Et, semblable à certains oiseaux
Qui rasent en volant la surface des eaux,

Son pied touche, sans qu'on le voiem
A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
Dit un jour : A quoi bon ce balancier pesant

Qui me fatigue et m'embarrasse ?
Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace,

De force et de légèreté.
Aussitot fait que dit. Le balancier jeté,
Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe.
Il se cassa le nez, et tout le monde en rit.
Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit

(1) Calebasse moins grosse qu'une citrouille.

VRAIS ORN.

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