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Elle voulait choisir un bon premier ministre
Qui rendit ses états encore plus florissants.

Pour remplir cet emploi sinistre,
Du fond du noir Tartare? avancent à pas

lents
La Fièvre, la Goutte et la Guerre
C'étaient trois sujets excellents ;
Tout l'enfer et toute la terre

Rendaient justice à leurs talents.
La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.
On ne pouvait nier qu'elle n'eut du mérite,

Nul n'osait lui rien disputer ;
Lorsque d'un médecin arriva la visite,
Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.

La Mort même était en balance.

Mais les Vices étant venus,
Dès ce moment la Mort n'hésita plus ;

Elle choisit l'Intempérance. L'intempérance, l'ivrognerie et les autres vices foni mourir plus d'hommes que la guerre et la peste.

FLORIAN.

FABLE XIX.

LE LION ET L'ANE CHASSANT.

Le roi des animaux se mit en jour en tête

De giboyer.' Il célébrait sa fête.
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.

Pour réussir dans cette affaire,
Il se servit du ministère

De l'ane, a la voix de Stentor. 3
L'ane å messer lion fit office de cor.
Le lion le posta, le couvrit de ramée,
Lai commanda de braire, assure qu'à ce son
Les moins intimides fuiraient de leur maison.
Leur troupe n'était pas encore accoutumée

(1) Nom de l'enfer chez les palens. (2) Aller à la chasse du gibier. (3) Grec qui avait une voix épouvantable. (4) Pour messire,

titre d'honneur.

A la tempête de sa voix ;
L'air en retentissait d'un bruit épouvantable :
La frayeur saisissait les hotes de ces bois;
Tous fuyaient, tous tombaient au piége inévitable

Où les attendait le lion.
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
Dit l'ane en se donnant tout l'honneur de la chasse.
Oui, reprit le lion, c'est bravement crié :
Si je ne connaissais ta personne et ta race,

J'en serais moi-même effrayé.
L'ane, s'il eut osé, se fut mis en colère,
Encor qu'on le raillat avec juste raison.
Car qui pourrait souffrir un åpe fanfaron ?

Ce n'est pas là leur caractère.
Rien de plus ridicule qu'un sot qui se vanle.

LA FONTAINB.

FABLE XX.

LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON.

Un paon muait : un geai prit son plumage ;

Puis après se l'accommoda,
Puis parmi d'autres paons tout fier se pavana,'

Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,

Berné, sifilé, moqué, joue,
Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte :
Même vers ses pareils s'étant réfugié,

Il fut par eux mis à la porte.

Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,

Et que l'on nomme plagiaires.
Je m'en tais, et de veux leur causer nul ennui

Ce ne sont pas là mes affaires.

Il ne faut jamais se parer des vertus ou des talents qu'on n'a pas

LA FONTAINE.

(1) Marcha fièrement comme un paon.

FABLE XXI.

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS.

Le premier qui vit un chameau

S'enfuit à cet objet nouveau :
Le second approcha; le troisième osa faire

Un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paraissait terrible et singulier

S'apprivoise avec notre vue

Quaná ce vient à la continue.'
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet :

On avait mis des gens au guet,
Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s'empêcher de dire

Que c'était un puissant navire ;
Quelques moments après, l'objet devient brulot,

Et puis nacelle, et puis ballot,
Enfin batons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup de par le monde

A qui ceci conviendrait bien :
De loin, c'est quelque chose ; et de près, ce n'est rien.

LA FONTAINE.

FABLE XXII.

L'ENFANT ET LE MIROIR.

Un enfant élevé dans un pauvre village,
Revint chez ses parents, et fut surpris d'y voir

Un miroir.
D'abord il aima son image ;
Et puis par un travers bien digne d'un enfant,

Et même d'un étre plus grand,
Il veut outrager ce qu'il aime,

(1) L'habitude.

(2) Quand nous le voyons continuellement.

Lui fait une grimace, et le miroir la rend.

Alors son dépit est extrême;
Il lui montre un poing menaçant;

Il se voit menacé de même.
Notre marmot fåché s'en vient, en frémissant,

Battre cette image insolente ;
Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente ;

Et, furieux, au désespoir,
Le voilà devant ce miroir,

Criant, pleurant, frappant la glace.
Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse,

Tarit ses pleurs, et doucement lui dit :
N'as-tu pas commencé par faire la grimace
A ce méchant enfant qui cause ton dépit ?
- Qui. Regarde à présent : tu souris, il sourit ;
Tu tends vers lui les bras, il te les tend de inėme
Tu n'es plus en colère, il ne se fåche plus :
De la société tu vois ici l'emblème ;
Le bien, le mal, nous sont rendus.

FLORIAN.

FABLE XXIII.

LE LABOUREUR ET SON FILS.

Un laboureur avait acquis

Quelques arpents d'une terre stérile : > Otez en, dit-il à son fils, Les ronces, les chardons, et toute herbe inutile :

Je n'en viendrai jamais à bout;

L'aridité règne partout.
Il me faudrait un siècle et même davantage.

Là-dessus, il se décourage,
Il ne fait pas le moindre effort;
Il court, il s'amuse, il s'endort.

Le lendemain son père lui demande
S'il a bien travaille. Non, la tâche est trop grande ;
Je n'ai pas commencé. Le sage laboureur

Lui dit avec douceur :

Vous comprenez mal ma pensée ; Pourquoi m'attribuer une idée insensée ?

Il ne s'agit que de ce petit coin.
L'ouvrage n'est pas long, ne vous rebutez point.

Son fils, plein d'ardeur et de joie,
Sans perdre un seul moment, prend la bêche et s'emploie
A nettoyer la place avec beaucoup de soin.

Le jour suivant tâche nouvelle ;
Ainsi de suite : il redouble son zèle;

Tout le mauvais est arraché :
Ce terrain si stérile est bientot de fericho

No commencez un long ouvrage

Qu'après en avoir fait sagement le partage.
En divisant un long travail, on en vient toujours à boul.

BARBE.

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La brebis et le chien, de tous les temps amis,
Se racontaient un jour leur vie infortunée.
Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,

Toujours soumis, tendre et fidèle,
Tu reçois, pour prix de ton zèle,
Des coups et souvent le trépas.

Moi qui tous les ans les habille,
Qui leur donne du lait et qui fume leurs champs,
Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille

Assassiné par ces méchants.
Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste.

Victimes de ces inhumains,
Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,

Voilà notre destin funeste !
Il est vrai, dit le chien : mais crois-tu plus heureux

Les auteurs de notre misère ?
Va, ma soeur, il vaut encore mieux
Souffrir le mal que de le faire.

FLORIAN.

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