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C'est d'eux seuls que je tiens tous ces fruits abondants,
Qui me font accuser aujourd'hui la magie.

Condamnez-moi donc, j'y consens. *
Le sage laboureur n'en dit pas davantage.
Ce plaidoyer, bien mieux que les plus beaux discours,
De son juge, d'abord, lui gagna le suffrage,
Et son exemple apprit à tout le voisinage,
Que lorsque l'on travaille on réussit toujours.

REYRE.

FABLE XLIX.

LE PRINCE ET LES GALÉRIENS.

.

Dans certains de nos ports sont des prisons de bois,
Où certains criminels, condamnés par les lois,
Une rame à la main vont faire pénitence,

Et recevoir la récompense

Due à leurs infames exploits ;
Vous m'entendez, je parle des galères.

Or, dans ce séjour de misères,

Un prince un jour voulut entrer.
Aussitot les forçats, commençant d'espérer

De voir bientot finir leur peines,
Accourent à ses pieds, et lui montrant leurs chaines,
Ils cherchent à voiler leurs plus noirs attentats :

Les excuses ne manquaient pas;

L'un accusait la calomnie,
L'autre des magistrats blåmait la dureté ;
Celui-ci se disait victime de l'envie,
Celui-là s'excusait sur sa légèreté ;
Le suivant apportait une raison semblable :

Bref, s'il edt fallu s'y fier,
On devait sur-le-champ les tous congédier ;

Je me trompe : il fut un coupable ;
Et tandis que chacun cherchait à s'excuser,
Voilà qu'un bon vieillard parait pour s'accuser.
- Pour moi, dit celui-ci, je serai plus sincère :

Prince, je rends grâces aux dieux
De ce qu'ils n'ont puni mes forfaits odieux

Que par la rame et la galère.

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Je suis un traitre, un assassin;
Et si de tous mes vols on eut eu connaissance,
J'aurais depuis longtemps fait une triste fin;
Et la roue eût été ma digne récompense.
Le Prince fut charmé de sa sincérité ;
Et contre lui feignant d'être indigné :

Quoi ! dit-il, dans cette demeure,
Et parmi tant d'honnêtes gens,
On souffre cet infâme, et ce chef de brigands!

Non, non, qu'on le chasse sur l'heure :
Il corromprait bientot tous les cœurs innocents.

On exécute la sentence.
Tous nos hardis menteurs restèrent en prison,
Tandis que l'autre apprit, par son expérience,

Que l'aveu d'une faute en obtient le pardon. Quand on a commis une faute, le meilleur moyen de se la faire pardonner, c'est de l'avouer avec franchise et regret.

RBYRE.

FABLE L.

LES VRAIS ET LES FAUX SAVANTS.

Un père sage, instruisapt ses enfants

Sur les objets intéressants
Que nous présente la nature,

Surtout ceux de l'agriculture,
Leur disait : Observez ces épis dans les champs;

Tant qu'ils sont vides ils se dressent :
Sont-ils pleins ? d'abord ils s'abaissent.
Ce sont les emblèmes parfaits

Et des faux savants et des vrais :
Plus dans les uns légère est la science,
Plus se haussant, ils montrent d'assurance.

Plus les autres ont de savoir,
Plus d'eux-mėmes ils se défient :

Ils s'abaissent, ils s'huinilient;
La science est pour eux un fidèle miroir,

Qui leur met sous les yeux sans cesse

Les bornes de l'esprit, son vide et sa faiblesse. Ceux qui sont vraiment instruits ne font jamais les suffisants, ni les pédants.

REYRE.

FABLE LI.

LES DEUX RENARDS.

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Deus renards entrèrente la nuit, par surprise, dans un poulailler; ils étranglèrent le cou, les poules et les poulets; après ce carnage 'ils apaisèrent leur faim. L'un, qui était jeune et ardent, voulait tout dévorer: l'autre, qui était vieux et avare, voulait garder quelques provisions pour l'avenir. Le vieux disait : -- Mon enfant, l'expérience m'a rendu sage; j'ai vu bien des choses depuis que je suis au monde. Ne mangeons pas tout notre bien en un seul jour. Nous avons fait for

c'est un trésor que nous avons trouvé, il faut le ménager.' Le jeune répondit : - Je veux tout manger, pendant que j'y suis, et me rassasier pour buit jours; car pour ce qui est de revenir ici, chansons! il n'y fera pas bon demain; le maître, pour venger la mort de ses poulets, nous assommerait, Après

nh. Check cette son parti. Le jeune mange tant, qu'il se crève, et peut à peine aller mourir dans son terrier, Le vieux, qui croit bien plus sage de modérer ses appétits et de vivre d'économie, retourne le lendemain à sa proie, et est assommé par le maître.

Ainsi chaque âge a ses défauts : les jeunes gens sont fougueux et insatiables dans leurs plaisirs ; les vieux sont incorrigibles dans leur avarice. FÉNELON.

FABLE LII.

LE LOUP ET LE JEUNE MOUTON.

Des moutons étaient en sûreté dans leur parc; les chiens dormaient, et le berger, à l'ombre d'un grand ormeau, jouait de la flûte avec d'autres bergers voi. . sins. Un loup affamé vint, par les fentes de l'enceinte, reconnaître l'état du troupeau. Un jeune mouton, sans expérience, et qui n'avait jamais rien vu, entra en conversation avec lui : Que venez-vous chercher ici ? dit-il au glouton. * L'herbe tendre et fleurie, lui répondit le loup.1 Vous savez que rien n'est plus doux que de paître dans une verte prairie émaillée de fleurs, pour apaiser sa faim et d'aller éteindre sa soif dans un clair ruisseau : j'ai trouvé ici l'un et l'autre. Que faut-il davantage ? J'aime la philosophie qui enseigne à se contenter de peu, Il est donc vrai, repartit le jeune mouton, que vous ne mangez point la chair des animaux, et qu'un peu d'herbe vous suffit? Si cela est, vivons comme frères et paissons ensemble. Aussitôt le mouton sort du

parc

dans la prairie où le sobre philosophe le mit en pièces et l'avala.

Défiez-vous des belles paroles des gens qui se van. tent d'être vertueux. Jugez-les par leurs actions, et non par leurs discours.

FÉNELON.

FABLE LIII.

LE RENARD PUNI DE SA CURIOSITÉ.

Un renard des montagnes d'Aragon, ayant vieilli dans la finesse, voulut donner ses derniers jours à la

curiosité. Il prit le dessein d'aller voir en Castille le fameux Escurial, qui est le palais des rois d'Espagne, bâti par Philippe II. En arrivant il fut surpris, car il était peu accoutumé à la magnificence : jusqu'alors il n'avait vu que son terrier, et le poulailler d'un fermier voisin, où il était d'ordinaire assez mal reçu. Il voit, là des colonnes de marbre, là des portes d'or, des bas-reliefs de diamants. Il entre dans plusieurs chambres dont les tapisseries étaient admirables : on y voyait des chasses, des combats, des fables où les dieux se jouaient parmi les hommes; enfin l'histoire de don Quichotte, où Sancho, monté sur son grison, allait gouverner l'île que

le duc lui avait confiée. Puis il aperçut des cages où l'on avait renfermé des lions et des léopards.

Pendant que le renard regardait ces merveilles, deux chiens du palais l'étranglèrent. Il se trouva mal de sa curiosité.

FÉNELON.

FABLE LIV.

L'ABEILLE ET LA MOUCIE.

Un jour une abeille aperçut une mouche auprès de sa ruche. Que viens-tu faire ici ? lui dit-elle d'un ton furieux. Vraiment, c'est bien à toi, vil animal, à te mêler avec les reines de l'air! Tu as raison, répondit froidement la mouche, on a toujours tort de s'approcher d'une nation aussi fougueuse que la vôtre.

Rien n'est plus sage que nous, dit l'abeille : nous seules avons des lois et une république bien policée; nous ne cueillons que des fleurs odoriférantes; nous ne faisons que du miel délicieux, qui égale le nectar. Ote-toi de ma présence, vilaine mouche importune,

VRAIS ORX.

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