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Pierre y consent; Colas est du voyage.
Fanfan trouva (l'orgueil est de tout âge)
Pour son ami, Colas trop mal vêtu :

Sans la galette il l'aurait méconnu.

Pérette accompagna ce gâteau d'un fromage,
De fruits et de raisin, doux trésors de Bacchus.1
Les présents furent bien reçus ;

Ce fut tout, et tandis qu'elle n'est occupée
Qu'à faire éclater son amour,

Le marmot, lui, bat le tambour,
Traine son chariot, fait donner sa poupée.
Quand il a bien joué, Colas dit : C'est mon tour.
Mais Fanfan n'était plus son frère ;
Fanfan le trouva téméraire ;

Fanfan le repoussa d'un air fier et hautain.
Pérette alors prend Colas par la main.

Viens, lui dit-elle avec tristesse :
Voilà Fanfan devenu grand seigneur;

Viens, mon fils, tu n'as plus son cœur.
L'amitié disparaît où l'égalité cesse.

FABLE XLVII.

LE VIEILLARD ET SES TROIS FILS.

Un bon vieillard, sentant sa dernière heure,
Fit le partage, à ses trois fils,

De quelques biens avec grand'peine acquis.
Les trois lots arrangés : Un joyau me demeure,

Leur dit-il, et je veux qu'il devienne le prix

De l'action la meilleure

Que fera l'un de vous; dans huit jours, si je vis,
Auprès de moi rendez-vous tous ensemble,
Je jugerai sur vos récits.

Allez, partez, mes chers amis ;

Puisse le Ciel, qui nous rassemble,

Nous voir encore réunis!

Déjà les enfants sont partis;

(1) Dieu de la vigne et du vin, selon les palens.

Ensuite, au rendez-vous, le jour dit, chacun vole

Et, les embrassements finis,

Les pleurs séchés, le père assis,
L'aîné des fils prend la parole,
Et dit :

D'un grand trésor j'étais dépositaire ;
Il me fut confié sans témoin, sans écrit,
J'aurais pu le garder; l'honneur parle, il suffit;
Et je rends le trésor à son propriétaire;
Cette action n'est-elle pas, mon père,
La plus belle, sans contredit,

Qu'un honnête homme puisse faire ?

On ne fait rien de trop en faisant son devoir, Répondit le vieillard; ne pas commettre un crime, N'est rien moins qu'un acte sublime.

Tu fus juste, mon fils, rien de plus; va t'asseoir Le second des enfants conte alors la manière

Dont il a retiré du fond d'une rivière

Un marmot prêt à s'y noyer.

Tout ce qu'il a pu déployer

D'adresse et de courage, en cette circonstance, Est mis par le conteur au rang de ces hauts faits, Pour lesquels on ne peut jamais

Avoir trop grande récompense.

Le prix qui te convient est dans ta conscience,
Lui dit le bon vieillard en lui prenant la main :
Il n'est pas d'héroïsme à se montrer humain ;
Contente-toi, mon fils, de la reconnaissance;
Et quelquefois encor l'espère-t-on en vain!
Lors le plus jeune des trois frères,
En rougissant s'exprime ainsi :

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Rien n'est plus beau que de faire du bien à nos ennemis.

FABLE XLVIII.

LE LABOUREUR ACCUSÉ DE MAGIE.

Sur les bords que le Tibre' arrose de ses eaux,
Vivait jadis un laboureur habile,

Dont le champ, quoiqu'il fût de son fonds peu fertile,
Récompensait toujours ses pénibles travaux;
Vainement les saisons paraissaient déréglées;
Vents, grêle, chaleur ou gelées,

Tout semblait respecter ses fruits et ses moissons;
Et tandis que les champs de tous les environs
Trompaient des possesseurs les vœux et l'espérance,
Le sien était pour lui la corne d'abondance.

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Ses voisins en furent témoins ;

Et loin d'attribuer son bonheur à ses soins,
Aveuglés par la jalousie

(On sait qu'elle est de tout métier),
Ils vous l'accusent de magie,

Et le citent comme sorcier.

Le laboureur paraît; et pour toute défense,
Dans la salle de l'audience

Il introduit ses fils avec ses deux taureaux,
Ses bêches avec ses rateaux ;
Et, parlant avec assurance :

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C'est d'eux seuls que je tiens tous ces fruits abondants, Qui me font accuser aujourd'hui la magie.

"

Condamnez-moi donc, j'y consens. "

Le sage laboureur n'en dit pas davantage.

Ce plaidoyer, bien mieux que les plus beaux discours,
De son juge, d'abord, lui gagna le suffrage,
Et son exemple apprit à tout le voisinage,
Que lorsque l'on travaille on réussit toujours.

REYRE.

FABLE XLIX.

LE PRINCE ET LES GALÉRIENS.

Dans certains de nos ports sont des prisons de bois,
Où certains criminels, condamnés par les lois,
Une rame à la main vont faire pénitence,
Et recevoir la récompense

Due à leurs infâmes exploits;

Vous m'entendez, je parle des galères.
Or, dans ce séjour de misères,
Un prince un jour voulut entrer.
Aussitôt les forçats, commençant d'espérer
De voir bientôt finir leur peines,

Accourent à ses pieds, et lui montrant leurs chaines,
Ils cherchent à voiler leurs plus noirs attentats :
Les excuses ne manquaient pas;

L'un accusait la calomnie,

L'autre des magistrats blâmait la dureté ;
Celui-ci se disait victime de l'envie,
Celui-là s'excusait sur sa légèreté;

Le suivant apportait une raison semblable:
Bref, s'il eût fallu s'y fier,

On devait sur-le-champ les tous congédier;
Je me trompe: il fut un coupable;
Et tandis que chacun cherchait à s'excuser,
Voilà qu'un bon vieillard paraît pour s'accuser.
Pour moi, dit celui-ci, je serai plus sincère :
Prince, je rends grâces aux dieux

De ce qu'ils n'ont puni mes forfaits odieux
Que par la rame et la galère.

Je suis un traître, un assassin;

Et si de tous mes vols on eût eu connaissance,
J'aurais depuis longtemps fait une triste fin;
Et la roue eût été ma digne récompense.
Le Prince fut charmé de sa sincérité;

Et contre lui feignant d'être indigné :

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On souffre cet infâme, et ce chef de brigands!
Non, non, qu'on le chasse sur l'heure :
Il corromprait bientôt tous les cœurs innocents.
On exécute la sentence.

Tous nos hardis menteurs restèrent en prison,
Tandis que l'autre apprit, par son expérience,
Que l'aveu d'une faute en obtient le pardon.
Quand on a commis une faute, le meilleur moyen de
pardonner, c'est de l'avouer avec franchise et regret.

se la faire REYRE.

FABLE L.

LES VRAIS ET LES FAUX SAVANTS.

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Un père sage, instruisant ses enfants

Sur les objets intéressants

Que nous présente la nature,

Surtout ceux de l'agriculture,

Leur disait : Observez ces épis dans les champs;

Tant qu'ils sont vides ils se dressent :
Sont-ils pleins ? d'abord ils s'abaissent.
Ce sont les emblèmes parfaits

Et des faux savants et des vrais :
Plus dans les uns légère est la science,
Plus se haussant, ils montrent d'assurance.
Plus les autres ont de savoir,

Plus d'eux-mêmes ils se défient :
Ils s'abaissent, ils s'humilient;

La science est pour eux un fidèle miroir,

Qui leur met sous les yeux sans cesse

Les bornes de l'esprit, son vide et sa faiblesse.

Ceux qui sont vraiment instruits ne font jamais les suffisants,

ni les pédants.

REYRE.

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