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une classification méthodique, la moins arbitraire que nous ayions su découvrir. Sans doute, elle nous contraint à rapprocher ce qui dans l'æuvre de l'auteur est séparé : c'est là un mal nécessaire ; s'il en résulte quelques erreurs de perspective, le lecteur saura les redresser de lui-même.

Nous pensons que cet examen de La Fontaine effectué sous un angle inusité jettera quelque lumière sur les sources et l'économie de son art. On sait déjà dans quelle mesure cet art obéit aux canons contemporains et quel est en quelque sorte le coefficient de réaction personnel de l'auteur, mais notre étude doit permettre de confirmer dans le détail les conclusions générales auxquelles la critique est parvenue.

Par ailleurs, nous estimons que des travaux de ce genre peuvent offrir un intérêt plus large. Sans doute, dans ses recherches (1,5), Malebranche affirme que « les sens ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps, et non pour apprendre la vérité », mais cette opposition est toute de surface, il serait aisé de le démontrer.

D'ailleurs, ce qu'il importe de savoir, ce n'est pas pour quel motif les sens ont été a donnés » à l'homme, mais quel usage il en fait. Or, il est avéré aujourd'hui qu'ils concourent à assurer dans toute sa complexité, non seulement notre vie physique, mais notre vie intellectuelle, morale, sociale et esthétique. N'est-ce point déjà par les sens que saint Ignace, qui connaissait bien l'humanité, s'empare de l'homme tout entier dans ses célèbres exercices ?

Qu'elles soient représentatives ou affectives, les sensations sont les premiers matériaux de la connaissance. Comme il n'y a rien dans notre esprit qui ne soit d'abord passé par nos sens, la question des aptitudes est étroitement liée au développement des sens et l'on a constaté que « toutes les fois qu'une forme d'activité psychologique est liée directement au fonctionnement d'un

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sens spécial, il existe de grandes inégalités entre les individus (1).»

Les sens sont donc à la base des grandes différenciations mentales : ce serait déjà une raison suffisante pour qu'on les étudie. Les impressions sensorielles sont, en outre, le lien fragile qui rattache l'homme à l'univers : « C'est au moyen de ces formes que s'effectuent les relations d'homme à homme ; c'est par la vue et par l'ouïe que nous connaissons les gestes et les paroles de nos voisins : cette connaissance réciproque est l'un des éléments les plus indispensables de la vie sociale (2).

Ce n'est pas à dire que toutes les sensations ont la même valeur au point de vue des divers rôles qu'elles remplissent; leurs différences ont été maintes fois signalées, le plus récemment peutêtre par M. Julien Benda.

« Distinguons deux grandes sortes de sensibilités, l'une dont la vue et le toucher sont les principaux modes qui, s'agrégeant autour de l'idée de forme, tire de cette origine un caractère spécial de netteté et de fermeté ; appelons-la sensibilité plasticienne ; l'autre l'ouïe, l'odorat, le goût qui, exempte d'une telle armature, consiste au contraire dans une sensation sans contour, incomparablement plus troublante ; appelons-la sensibilité musicale (3). » Plus loin :

1° « Les sensations de la vue sont naturellement inséparables de l'idée de l'objet qui les cause ; elles sont de la sensation mêlée d'état intellectuel (celui-ci prenant même à peu près toute la place) ; on pourrait les appeler la sensibilité claire ; les sensations de l'ouïe, etc..., oubliant très facilement l'objet qui les suscite, constituent de la sensation pure, exempte autant que peut l'être un état de conscience, d'élément intellectuel, elles sont de la sensibilité trouble ;

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(1) G. Matisse, Les Sens créateurs des aptitudes, p. 5.
(2) Le Dantec, La Science de la vie, p. 270.
(3) Belphégor, p. 40.

2o « Les sensations de la vue imposent au sujet l'idée d'une chose extérieure à lui (jugement d'extériorité) ; elles lui disent la limitation, l'état fini de son être ; les sensations de l'ouïe, etc..., lui semblent venir de l'intérieur ; elles lui semblent un accroissement de son être par ses propres moyens ; elles lui disent comme l'infinitude de son moi (1). »

De caractère essentiellement primitif, les sensations ont néanmoins un rapport très intime avec les émotions esthétiques, rapport que les psychologues ont mis en lumière (2).

En fait, elles sont indispensables à la naissance de toute émotion de cette nature aussi bien chez l'artiste qui crée que chez le spectateur ou l'auditeur qui perçoivent. Les philosophes ont même tenté d'établir l'échelle de leurs valeurs respectives.

On trouve chez Diderot un rudiment de classification assez

naïve :

« Je trouvais que, de tous les sens, l'ail était le plus superficiel ; l'oreille, le plus orgueilleux ; l'odorat, le plus voluptueux ; le goût, le plus superstitieux et le plus inconstant ; le toucher, le plus profond.»

Lettre sur les Sourds-Muets.

classification que les psychologues modernes ont dressée avec une acuité beaucoup plus subtile.

Organes fort imparfaits, nos sens ne méritent qu'un degré de créance très relatif. La Fontaine l'observe :

Pendant qu'un philosophe assure
Que toujours par les sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure
Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Un Animal dans la Lune, F. VII, 18. Notre ambition n'étant point de faire une étude philosophique mais littéraire, nous n'abordons point l'étude des opinions de

(1) Ibidem, p. 189-90.

(2) Voir Guyau, L’Art au point de vue sociologique, p. 5 et aussi Souriau, La Beauté rationnelle, chap. 11).

а

La Fontaine sur les sensations. Au demeurant, elle a déjà été faite par J. P. Nayrac (1).

C'est pour la même raison que nous nous sommes contenté d'envisager les cinq sens tels que les comprenait l'ancienne psychologie, et que nous n'avons pas cru devoir étendre notre examen à la cénesthésie. Quand nous ne les avons pas complètement négligés, nous avons ramené les sens internes au sens le plus voisin, c'est ainsi que nous avons fait rentrer la sensation de faim dans celle de goût.

Ce sont les sens, nous l'avons dit, qui nous donnent la connaissance de la nature, mais la contemplation pure et simple de cette nature, objet des perceptions sensorielles, semble n'avoir jamais suffi à l'homme. Il a toujours demandé au monde extérieur de stimuler ses facultés profondes. Chaque individu, chaque race, interprétant les données reçues selon son caractère propre, les appliquant à des objets variés sur un mode et avec une intensité dissemblables, on ne saurait prétendre esquisser, même brièvement, le rôle que les sensations ont joué dans l'art et notamment dans la littérature; on peut, du moins, constater que ce rôle est lié à la conception générale de l'existence et à la forme de la civilisation.

Ainsi, l'imagination des anciens, s'exerçant sur les données sensorielles, transformait la nature en la peuplant de divinités

, - ils animaient les formes sensibles d'une vie irréelle et poétique et c'est de cette ample et magnifique métamorphose que naquirent les mythologies.

Le christianisme, par contre, détourna la vision de l'homme du monde concret des formes (2) et des couleurs pour la concentrer

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(1) La Fontaine, p. 139 et seq.

(2) Ah ! belles et chastes images, vrais dieux et vraies déesses, tremblez ; voici celui qui lèvera contre vous le marteau. Le mot fatal est prononcé ; l'erreur de ce laid petit juif sera votre arrêt de mort.

RENAN, Saint Paul, vii-172 (éd. Michel-Lévy, 1869).

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sur le mystère de son âme. Ce n'est plus dans la nature, le temple universel, qu'il cherche son dieu - c'est dans l'ombre recueillie des cathédrales qu'il apprend à élever sa prière. Les sens ne peuvent que le trahir en arrêtant son intérêt sur le spectacle d'une vie qui n'est point sa fin à elle-même. Ne pouvant cependant tuer les sens, la religion chrétienne leur fournira elle-même un aliment choisi dans la splendeur d'un ritualisme où la vue, l'ouïe, l'odorat même sont flattés tour à tour ou simultanément.

On l'a déjà remarqué, « au xvue siècle la voix retentissante des prédicateurs qui exhortaient les fidèles à la mortification des sens ne leur permettait point de trouver dans la nature une source de jouissances désintéressées et les encourageait moins encore à en publier le tableau. Il ne fallait voir dans le mirage coloré de l'Univers qu'un traité de l'existence de Dieu et dans les beautés de la nature qu'une preuve de l'excellence des œuvres divines. Coeli enarrant dei gloriam (1). »

La sévère orthodoxie, la prudente fermeté des directeurs ne laissait pas l'amour s'égarer sur les créatures ni les molles tendresses envahir l'âme au contact des choses extérieures. A fort peu d'exceptions près, toute la littérature du grand siècle le manifeste. Avec l'école romantique reparaît l'instinct animiste, l'une des plus profondes de nos tendances ancestrales. Mais les romantiques rejettent la conception naïve et purement sensorielle de l'anthropomorphisme grec. Ils ne prêtent plus à la nature des formes et des corps divins, ils lui donnent une âme. Ce ne sont plus des sensations, ce sont des émotions qu'ils recherchent.

Cependant cette nature, ils la découvrent et ils réalisent ainsi une sorte d'équilibre entre les impressions sensorielles et les éléments affectifs. Par leurs préoccupations religieuses, nées de

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(1) G. Lanson, Études pratiques de composition française.

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