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frére de Boileau fut chanoine de la Sainte-Chapelle, et prédicateur; un autre, chez lequel il passa une partie de sa vie, était greffier du conseil de la grand'chambre; c'est Jérôme Boileau, que son frère l'illustre poëte préféra toujours, quoiqu'il fût joueur, et que sa femme fût ridicule et impertinente.

La jeunesse de Boileau fut très-malheureuse. Il était sacrifié à ses aînés, et ne passait d'ailleurs que pour un petit génie. « Ce sera un bon enfant, disait le père, qui n'avait d'orgueil que pour Gilles; il ne dira jamais de mal de personne. o On le reléguait dans une espèce de poivrière placée au-dessus des toits, froide en hiver, chaude en été, d'où il ne voyait que les toits du palais de justice, et qu'il quitta avec bonheur, pour descendre.... au grenier, où on eut enfin la charité de l'installer. Il avait été taillé de la pierre à l'âge de quatre ans, et fort mal taillé. Il en souffrit toute sa vie. Les biographes ont tiré mille contes de son infirmité, et y ont joint pour surcroît la ridicule histoire d'un duel avec un dindon, qui guérit Boileau pour le reste de ses jours de tout penchant et de tout besoin amoureux. Quand il quitta les jésuites, chez lesquels on le fit étudier au collége d'Harcourt, on voulut le mettre dans la chicane. Il eut un pupitre chez M. Dongois, son beau-frère, greffier au Parlement, l'illustre M. Dongois, comme il l'appelle; mais il fut honteusement chassé pour le crime de s'être endormi en écrivant sous la dictée de son parent. Reçu avocat, il fit ses débuts au Parlement avec un tel succès qu'il fallut dès ce premier jour renoncer à l'espoir d'attendrir les procureurs, et d'obtenir de leur grâce le moindre sac de procès. Rebuté de ce côté, Despréaux se fit d'église. Il obtint un bénéfice simple de huit cents livres, le prieuré de Saint-Paterne qu'il garda neuf ans. On assure qu'il aima une de ses parentes, nommée Marie Poncher de Bretonville ; qu'elle voulut résolument se faire religieuse, et qu'il vendit son bénéfice pour payer sa dot. Cette aventure amoureuse, dont il nous est resté une pièce de vers qui n'est pas la meilleure de Boileau, est la seule trace de tendre sentiment qu'on puisse trouver dans toute sa vie.

On peut suivre jour par jour le développement de sa veine poétique, comme il l'aurait appelée lui-même, car il a pris soin de placer dans une édition faite sous ses yeux la table chronologique de ses euvres. A vingt ans, son bagage littéraire se composait du Sonnet sur la mort d'une parente, de deux Chana sons, et de l'Ode contre les Anglais Il dit dans une note qu'il

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avait fait cette ode à dix-sept ans, mais que depuis, il l'avait accommodée. La vérité est qu'il l'avait faite à dix-huit ans, mais il se rajeunissait toujours d'un an, parce qu'un jour que Louis XIV lui demandait son âge, il lui avait répondu : « Sire, je suis né un an avant Votre Majesté, pour raconter ses grandes actions. » Il aurait perdu ce bon mot qui est assez médiocre, et ce trait de courtisan qui n'est pas des plus fins, s'il avait dit la vérité, car il était né, non pas un an, mais deux ans avant le roi.

Ce fut à vingt-quatre ans que Boileau composa sa première satire. C'est une imitation de la troisième satire de Juvénal où le poëte latin nous représente Umbritius quittant Rome à cause des vices dont elle est pleine, et des embarras qui en rendent le séjour insupportable. Boileau a tiré deux satires de ce sujet ; l'une, que les éditions placent la première, contre les vices de Paris; l'autre, que les éditions placent la sixième, contre les embarras de Paris. Furetière fut le premier qui vit cette satire, en fourrageant parmi les papiers de Boileau, un jour qu'il allait visiter son frère Gilles Boileau, l'académicien, et par ses louanges, il inspira de la confiance à l'auteur, qui laissa courir quelques copies. Le succès fut assez grand, et l'on compta dès lors un poëte de plus « sur le Parnasse. » Artémise et Julie, c'est-à-dire en langue vulgaire, la marquise de Rambouillet et la duchesse de Montausier appelérert Boileau dans leur cercle. Mais il n'était pas fait pour plaire au monde des précieuses, et lui-même s'en dégoûta dès le premier jour. Il y trouva Chapelain et Cotin dans toute leur gloire; et le véritable service que lui rendit l’hôtel de Rambouillet, sut de lui fournir pour les satires suivantes ces deux illustres victimes. Il y trouva aussi Mme de La Fayette et Mme de Sévigné, qui étaient bien dignes de n'y pas aller, qui l'apprécièrent sur-le-champ, et le comptèrent désormais parmi leurs fidèles. L'amitié de Mme de La Fayette lui valut celle de M. de La Rochefoucauld. De proche en proche, il se lia avec Racine, Molière, La Fontaine. Il eut l'avantage, inappréciable pour tout écrivain, et nécessaire surtout à un critique, de vivre dans le commerce intime des esprits les plus distingués et les plus délicats de son temps. L'amitié qui l'unit à Racine fut ten dre, dévouée, sans réserve. Ils ne furent séparés que par la mort, et pendant les longues années que dura leur intimité, jam mais l'un d'eux ne livra un vers au public sans l'avoir fait d'abord juger et corriger par son ami.

faite pour

Boileau et Racine, cela va sans diré, eurent un grand nombre d'ennemis. Cependant Racine était le meilleur des hommes, doux, tendre, généreux, et sinon modeste, ayant tout l'extérieur et tous les agréments de la modestie. Boileau, de son côté, moins affectueux, plus disposé à la domination , incapable de dissimuler ses antipathies, était une nature droite, franche, inspirer l'estime et la confiance. Mais le génie de l'un et la sévérité de l'autre, leurs succès à tous les deux, la gloire même qui leur vint de leur vivant, et dès leur jeunesse, ameutèrent contre eux ce qui restait de l'école des précieuses, les poëtes longtemps admirés et qu'ils mirent dans l'ombre, les nouveaux venus qu'ils éclipsèrent, et toute cette foule d'esprits dénigrants et mødiocres que la gloire d'autrui importune. Boileau n'avait pas comme son ami et comme Molière, de ces succès d’enthousiasme qui passionnent la foule pendant des années; mais, s'il était moins admiré et moins envié, il était bien plus redoutable. Nous sommes surpris maintenant, quand nous le voyons parler dans ses vers de l'effroi qu'il inspire, de son humeur bizarre et maligne; quand il se qualifie lui-même de « critique achevé. » Mais, en regardant autour de nous, ne voyons-nous pas des critiques, chargés de distribuer chaque semaine, en vile prose, au bas d'un journal, le blâme et la louange, aux dramaturges, aux poëtes , aux romanciers, aux historiens, devenir , s'ils ont un peu de goût, et si leur journal a quelque importance, les oracles du succès, des maîtres écoutés, applaudis au moindre mot, courtisés par les plus illustres ? Il n'y avait pas de journal quotidien du temps de Boileau; encore moins de feuilletons hebdomadaires. Il fallait lire soi-même, ou s'en rapporter à des nouvellistes mal famés. Deux hommes seuls remplissaient le métier de critique : Molière par ses comédies, Boileau par ses satires; et celui-ci était même le critique en titre d'office. C'était son métier de faire la guerre aux mauvais vers et aux méchants poëtes, et de consacrer les réputations légitimes. On voyait, on sentait qu'il avait le goût juste, à ce degré qui est du génie, et qui donne aux jugements de certains esprits une sorte d'infaillibilité. Ses ennemis niaient timidement son autorité et la reconnaissaient en secret; lui-même n'en doutait pas. Il parlait volontiers sur un ton d'oracle, parce quil avait la conscience de décider en dernier ressort. Sans lui, on ne faisait que du bruit; avec lui, on arrivait à la gloire. Ses satires, qui paraissaient de loin en loin, car il travaillait lentement : « Et qu'importe, disait-il ? le public ne s'informera pas du temps que j'ai mis à écrire, o ses satires paraissaient d'abord à petit bruit, en petit comité. Il les lisait lui-même avec beaucoup d'art et d'entrain; on les copiait; on les colportait. Perrault et Chapelain apprenaient tout les premiers le nouveau šarcasme qui courait contre eux. Enfin, la pièce, relue par Racine, corrigée, limée, arrangée par l'auteur, paraissait chez Barbin, dans la galerie du Palais. Tout Paris se l'arrachait; toutes les correspondances l'envoyaient à tous les bouts de l'Europe lettrée; et en très-peu de temps on la savait par ceur. Le style de Boileau manquait peut-être un peu d'élévation ; il avait plus de dignité que de grâce; mais il excellait à enfermer dans un vers bien frappé une sentence juste, et ses mots heureux, quelquefois profonds à force de bon sens, passaient aussitôt en proverbes. Il chercha et il obtint le rôle de maître et de juge suprême en mac tière d'écrits; il eut à lui seul plus d'autorité que n'en avaient eue quelques années auparavant les bureaux d'esprit, cercles ou ruelles, dont Molière avait fait si bonne justice. Il ne faut pas oublier ces circonstances en lisant Boileau et en le jugeant. Ses écrits ne sont pas son seul titre devant la postérité. Il a contribué par ses conseils, par ses leçons, et surtout par ses critiques, à former ce qu'on appelle en littérature le siècle de Louis XIV. Pour tenir le haut du pavé dans la critique, il faut en tout temps être un esprit bien doué, d'un jugement fin et rapide, d'une pénétration extrême, d'une vaste et solide érudition, et par-dessus tout d'un goût délicat et sûr; mais ce rôle est bien autrement important quand il ne s'agit pas seulement de juger, et qu'il faut arracher son siècle à la manière, au faux brillant, à l'affectation du goût espagnol, pour le ramener, ou tout au moins pour le maintenir et le guider dans la voie suivie par les écrivains du temps de Périclés et de celui d'Auguste. Après avoir loué Boileau d'avoir eu constamment du goût, du bon sens, de la correction, de la dignité, il faut le louer d'avoir concouru plus que personne à donner les mêmes qualités aux plus éminents de ses contemporains.

On pourrait presque dire qu'indépendamment de l'autorité que lui donnait son mérite, Boileau avait une sorte de caractère officiel pour dominer ce qu'on appelait, même alors, la république des lettres. Non pas qu'il ait jamais été chargé, comme Chapelain, de distribuer des récompenses; mais tout le monde, dans

ce temps-là, avait les yeux fixés sur la cour, toute la cour sur Louis XIV; et Louis XIV prenait volontiers l'avis de Boileau. Il convenait au grand roi d'avoir son poëte satirique, comme il avait Molière pour la comédie, Racine pour la tragédie, Quinault pour les opéras. Nous ne sentons pas bien aujourd'hui ce que c'était pour un poëte que d'entendre sortir son nom de la bouche de Boileau, récitant une épître nouvelle à Versailles, dans le salon du roi, en présence de Louis XIV et de toute la cour. Si le roi avait approuvé, le jugement était définitif. Ni l'Académie, ni le public n'en rappelaient. Un pauvre abbé fut si consterné de s'être trouvé enchâssé dans un hémistiche à côté de Chapelain ou de quelque autre écrivain de la même farine, qu'il en mourut.

Boileau avait été présenté à la cour par le duc de Vivonne, en 1669. Il était alors âgé de trente-trois ans, et avait déjà publié toutes ses satires. On raconte que dans cette première entrevue, Louis XIV lui demanda de réciter quelques-uns de ses plus beaux vers, et que Boileau récita les derniers vers de l'Épitre au roi, qui n'avaient pas paru avec cette épître, et que personne encore ne connaissait :

L'univers sous ton règne a-t-il des malheureux?
Est-il quelque vertu dans les glaces de l'Ourse,
Ni dans ces lieux brûlés où le jour prend sa source,
Dont la triste indigence ose encore approcher
Et qu'en foule tes dons d'abord n'aillent chercher?

L'émotion du roi parut sur son visage. « Je vous louerais dayantage, dit-il, si vous ne m'aviez pas tant loué. » Boileau sortit de cette première audience avec une pension de deux mille livres. Plus tard, le roi le nomma son historiographe, conjointement avec Racine, Boileau avec une pension de deux mille livres et Racine de quatre. Tout le monde sait que Louis XIV lui demanda un jour quel était le plus grand écrivain de son règne. « Sire, c'est Molière. Je ne l'aurais pas cru; mais vous vous y connaissez mieux que moi. » La réponse du roi est bonne; celle de Boileau est encore meilleure; et elle prouve qu'il n'était aveuglé ni par la jalousie, ni par l'amitié. Il avait quarante-sept ans lorsqu'il fut de l'Académie. Le roi lui demanda un jour s'il en était. « Sire, je n'en suis pas; je n'en suis pas digne. — Vous en serez, répondit Louis XIV. Je le veux. » Quelque temps après, l'Académie nomma La Fontaine. Le roi n'eut garde de sanctionner

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