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NAPOLÉON BONAPARTE,

SOUS L'ASPECT MILITAIRE.

Ce morceau a été écrit en 1814, après la première chute de Bonaparte. On peut y apercevoir les causes de son retour , par l'armée; et de sa nouvelle chute , par une assemblée nationale ; toujours à l'aide d'une invasion de l'Europe. Il est détaché d'un chapitre de ma Monarchie de Louis XIV, dont il fait la fin.

Je vais énoncer une vue sur les monarchies modernes, qui semble les mettre en contradiction avec elles-mêmes. A certaines époques, on les croirait essentiellement guerrières, parce qu'elles sacrifient tout à leur établissement de guerre; mais elles ne sont nullement organisées pour un système de conquêtes. Nous venons de voir ce plan de conquêtes, réalisé dans la plénitude de ses monstrueux principes ; et nous avons appris tout ce qu'il exige.

Il exige qu’un vaste empire soit tombé

ne peut arriver

sous la main d'un soldat de fortune : ce qui

que chez une nation , sortie de son ancien régime, sans avoir su se reconstituer dans un nouveau ; chez une nation, momentanément sans lois, sans caractère , sans autres moeurs, que celles nées des discordes publiques; mais à qui sa désorganisation même a dû donner une grande énergie; qui, ne pouvant plus se déployer au dedans, se porte plus violemment au dehors.

Il exige, dans ce chef militaire, non les qualités d'un grand homme ; qui, dans les siècles de lumières, ne peuvent s'employer qu'à la vraie prospérité, à la vraie gloire; mais celles de ce qu'on pourrait appeler un homme monstre : tout-puissant par une volonté de fer, qui imprime partout le désespoir de lutter avec elle; par une perversité systématique, qui ne croit

pas

avoir asservi, quand elle n'a pas corrompu; soumet ceux qui ont encore leur honneur à tout ce que ne refusent pas ceux qui n'en plus; et avec qui il ne reste plus à composer que sur le salaire; par cette ambition forcenée, qui peut tout, parce qu'elle ose tout;

qui, plaçant son art dans la stupeur de ses forfaits et dans le dérèglement de ses succès, parvient à maîtriser tout ce qui n'est plus qu'ordinaire, et dans les obstacles et dans les résistances.

Il faut, dans ce plan de conquêtes, que toute la population soit mise, comme en coupes réglées, à la merci du despote; nonseulement par des lois qui en ordonnent ainsi ; mais encore par une frénésie. militaire, jetée dans la jeunesse , pour lui tenir lieu d'éducation.

Dans ce régime, une paix n'est qu'une combinaison pour des envahissemens frauduleux; une conquête réservée sort d'une conquête accomplie; chaque victoire, toujours chèrement achetée, commande, immédiatement, de nouvelles levées ; et voici ce qui en arrive : le soldat, n'ayant plus la chance de la vie, que pour quelques années, il faut lui embellir cette rapide existence par un pillage, à chaque marche; et par un grade, à chaque bataille : de là le nombre des officiers, croissant toujours , par la destruction même des corps, on a, à la fin, une masse de

de

guerre, qui n'est plus

gens

en proportion qu'avec l'asservissement de l’Europe; ils ne peuvent et ne savent que se donner à celui, dont la puissance n'a plus une autre garantie. Il les mène de triomphes en triomphes; ils s'exaltent; ils sont ramenés de revers en revers; ils ne se découragent pas; il a fait des fautes au-dessous du moindre de ses capitaines; ils lui pardonnent tout, jusqu'à ses désertions, dans leurs désastres. Il tombe dans l'exécration générale, ils n'y sont point étrangers, et se dévouent encore : leur fanatisme ne tient plus à la personne, mais au métier; il leur faut un tel chef; il est pour eux la patrie, l'honneur, l'existence.

Ce régime veut que tous les rois, faits ou conservés, ne soient que des vassaux; les peuples, non encore réunis, que des tributaires. Par là le peuple dominant se dissout sans cesse, comme corps politique, dans les extensions continuelles de l'empire; mais ses individus conservent la suprématie d'une caste privilégière : les généraux, les ministres , les valets du maître deviennent de grands seigneurs par le faste des titres, et dépassent les traitans d'autrefois dans la rapidité et l'énor

mité de leurs fortunes : hommes de rien, pour la plupart , ils reproduisent, tout à coup, ces familles consulaires de la vieille Rome aux déprédations desquelles le monde ne suffisait plus : c'est à ce prix qu'ils ont tout vendu à César.

C'est avec cet ensemble de moyens, qu'on remet un peuple civilisé, dans le cours des choses tartares; qu'on se sert de la civilisation même , pour recréer une barbarie plus raffinée; qu'on mèle les formes et les couleurs de l'empire romain, aux incursions des sauvages hyperborés ; que la nation, conquérante au dehors, conquise au dedans, est saluée du titre de la grande nation , par son dominateur; que, nouvel Alexandre, on l'accepte, et qu'il se considère lui-même, comme un dieu : et en effet, ne fut-il

pas

le dieu du mal, puisqu'il a osé, puisqu'il a pu aller à une tyrannie Européenne, à travers des flots de sang et de larmes; et comme à sa destinée, à sa récompense !

Mais aussi , c'est avec de tels trophées, qu'il arrivera au châtiment de sa hideuse fortune ; qu'en deux ans, il aura perdu et ses brigandages, et ses conquêtes, et ses

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