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ses ordres. Or, en voyant ces deux personnages ensemble, on eût dit les deux plus hargneux ennemis; ils se disputaient, se contredisaient sur tout, ne se cédaient en rien; se disaient, de part et d'autre, les plus impitoyables vérités; et le tout, sans jamais se fàcher.

Elle vivait beaucoup chez elle, où elle avait souvent un cercle fort bien composé. Elle avait besoin d'un intérieur agréable; mais, à force d'exiger de perfections dans ses domestiques, elle était parvenue à ne pouvoir plus être servie; elle n'en pouvait garder aucun, plus d'un mois; rien ne la faisait plus souffrir; sans qu'elle ait jamais pu concevoir, que cela venait d'elle seule. C'était une espèce d'hommes qu'elle avait réellement prise en haine.

Elle avait été, dès le couvent, ce qu'on appelait un esprit fort; et avait gardé, de la vie de couvent, les plus miserables superstitions; elle ne se serait pas mise à table, elle treizième; elle croyait aux mauvaises rencontres; s'étouffait, pendant de longues heures, dans une chambre noire, à l'approche du tonnerre.

Ses bonnes qualités étaient la prudence, la discrétion, la fidélité, et le désir de servir les honnêtes gens et les malheureux ; elle les exemptait d'esprit, dans ces occasions , seulement. En tout, c'était une personne fort singu

, que mademoiselle de Somery.

lière , que

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ammua

THOMAS,

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Ce morceau a été écrit, quelques mois après la mort de

M. Thomas, en 1786.

ses

Avant de connaître M. Thomas écrits avaient été utiles à mon âme ; ses conseils ont dirigé mes premiers essais; son estime a été le but de mes plus nobles efforts; son amitié, la récompense de ce que j'ai pu penser ou écrire d'un

peu

estimable. Tant de précieux souvenirs ont dû me recueillir davantage sur ses productions; me faire distinguer quelques traits particuliers dans son caractère. C'est dans ces impressions, approfondies par sa mort prématurée, que je me propose de rechercher une image fidèle de l'homme respecté, que nous venons de perdre.

L'époque où M. Thomas est entré dans

la littérature, est singulièrement remarquable. L'éclat des beaux-arts , sous Louis XIV; cette foule de génies supérieurs et divers; de nouveaux procédés, de meilleures méthodes dans les sciences; un grand nombre de découvertes déja faites; d'autres encore qu'on cherchait ou présentait : toutes ces causes réunies avaient renouvelé, fécondé, agrandi l'esprit humain. Il ne lui manquait plus que lecourage d'employer toutes ses forces, et de les porter sur des objets, encore plus imporportans; et c'est ce qu'on obtint de plusieurs événemens , qui concoururent ensemble.

Les désastres de la fin de ce règne, en donnant aux esprits l'énergie naturelle de la plainte et du murmure, les avaient tournés vers les erreurs du gouvernement; les querelles théologiques lassaient une vation polie et aimable, qui commençait à s'éclairer; tout contribuait à les décrier et à porter ailleurs l'activité de l'esprit national, jusqu'à ces crises de finance et cette licence des moeurs, qui furent les déplorables événemens de la régence; on pensa avec plus de liberté; on trouva moins de résistance pour des idées nouvelles. De grands hommes se

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rencontrèrent, qui mirent les sciences en honneur, en les expliquant avec intérêt et clarté. Les sciences, encore plus que les beaux-arts, ont besoin de la communication des peuples. Notre philosophie naissante se nourrit dans la philosophie plus profonde d'une nation, qui avait fait de la liberté de penser et d'écrire la base de sa constitution politique.

Ce fut l'action lente et graduée de toutes ces causes , qui amena la révolution mémorable, qui distinguera la seconde partie de ce siècle ; et dont le projet de l'Encyclopédie a été comme le signal.

Alors a commencé cette philosophie, qu’on a appelée du dix-huitième siècle, qui, plus impatiente d’user de ses forces, que soigneuse de mûrir ses entreprises; plutôt irritée que modérée

par

les obstacles qu'elle rencontrait; s'avançant, dans sa lutte, avec les préjugés, comme au milieu d'une guerre civile, a donné à la raison même je ne sais quoi d'impétueux et d'exagéré, qui secondait mieux ses attaques , qu'il n'assurait ses succès. Mais cet esprit philosophique, en détruisant de grandes erreurs; en manifes

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