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nonçait à ses volontés, au point de laisser croire qu'elle n'en avait point. Le monde est plein de gens, qui s'accommodent parfaitement d'un pareil caractère ; et qui en abusent avec cruauté. Aussi ces sacrifices, sans cesse renaissans, la déchiraient, usaient une santé naturellement délicate ; et troublaient les plaisirs auxquels elle était le plus sensible. Ses amis lui reprochaient tant de sacrifices, pour des personnes, qui ne savaient pas même les apercevoir! Elle-même s'en accusait, comme d'une faiblesse ; mais jamais il ne fut en elle , ni de cesser de s'offrir pour victime, ni de l'être sans douleur.

Je ne connais rien de plus touchant que ce caractère, qui est souvent celui des femmes les plus vertueuses. Il appelle autour d'elles ces tendres soins, ces attentions délicates; inventées

par leur sexe , parce qu'il en éprouve davantage et le prix et le besoin.

Madame Élie de Beaumont a été enlevée, avant l'âge qui touche à la vieillesse; et par une maladie subite, qui l'a, tout d'un coup, fait

passer d'un état de convalescence à un état de mort; trois jours avant sa mort même. Ainsi elle a encore éprouvé un mal

heur, toujours redouté des âmes aimantes; celui de quitter tout ce qui nous est cher sans donner et recevoir ces tristes adieux, qui sont la dernière douleur, et la dernière consolation de la vie.

Mhe. DE SOMERY.

Auteur d'un ouvrage, fort piquant, intitulé: Doutes sur

les opinions reçues dans la société. (J'ai, dans mes morceaux de littérature, un examen de cet ouvrage.)

Mademoiselle de Somery était une vieille fille, fort singulière; on ne savait, elle ne savait elle-même de qui elle était née; du moins, c'est une confidence qu'elle n'avait faite à personne. Personne ne s'est jamais vú plus complétement hors des rapports et des affections de famille. Jetée dans un couvent, dès son jeune âge, une petite pension, que le couvent recevait pour elle, finit bientôt; sans qu'on ait su davantage pourquoi elle avait cessé, que pourquoi elle avait commencé. Heureusement qu'elle se trouva douée d'un esprit prématuré : dès l'âge de quinze ans, elle était le bel esprit du couvent; elle prétendait que, dès cet âge, elle

avait tout lu, tout jugé; et elle s'en tenait encore à ces jugemens-là. Elle en avait de fort bizarres; elle

appelait La Fontaine, un niais; Fénélon, un bavard; Madame de Sévigné, une caillette. Jugez du reste.

Je me rappelle que, parmi ceux qui la connaissaient, c'était une chose plaisante à deviner, que la manière dont elle serait affectée de tel ou tel ouvrage. Ses succès de couvent furent, pour elle, une honorable ressource; ils lui donnèrent des amis, qu'elle mérita de conserver, par un profond dévouement. La maréchale de Brissac, avec qui elle avait été élevée, la plaça chez elle, à son mariage ; et lui assura une pension de 3000 livres, par son testament. Alors elle vécut chez elle, avec une parfaite indépendance.

Elle n'avait rien à prétendre ni du côté du mariage, ni de celui de l'amour. Elle était laide; et sans aucun des agrémens des femmes, ni dans la personne, ni dans le caractère. Elle prit bientôt son parti là-dessus; et s'habilla toujours, à sa manière; ce qui allait d'ailleurs à son étroite fortune.

Cependant elle cultiva toujours les liaisons du grand monde; et parvint à s'y bien établir; elle voyait chez elle-même la meilleure compagnie; et avait un maintien fort noble.

Ses bizarreries, sa franchise, et un tour d'esprit très-mordant, lai tenaient lieu de tout ce qui lui manquait; elle savait braver les ridicules et en donner; deux moyens

de se soutenir et de faire effet. Elle aimait uniquement l'esprit; les choses d'esprit; les gens d'esprit; et en trouvait fort peu, en tout et partout. Il y avait là de quoi être pédante et choquante ; elle n'était que singulière. Sa méchanceté était toute en paroles, jamais en tracasseries; ses décisions étaient toujours tranchantes; mais elle essuyait, sans aigreur, des contradictions, non moins absolues; elle jugeait sans cesse et sans appel, les personnes et les choses; mais la bizarrerie de ces jugemens en faisait le sel; on s'en moquait, tant qu'on voulait; au risque qu'elle se moquât des moqueurs; et elle s'entendait très-bien à cela; elle avait sur chacun, des mots très-piquans , et qui restaient.

Du reste, si elle était insupportable à

quelques-uns, elle était très-agréable à d'autres; elle sentait très-bien le bon ton dans les hommes, la grâce dans les femmes ; et ceux et celles qui lui plaisaient, s'en faisaient un triomphe plus flatteur. Il faut encore ajouter qu'elle avait beaucoup d'expérience de la société ; savait beaucoup d'anecdotes; et contait très-bien. Elle n'était

pas

moins hors de l'ordre commun, dans ses affections et sa vie intérieure. Elle n'entendait rien à tous les sentimens de la nature; elle ne concevait là

que

des devoirs ; l'héroïsme des vertus se bornait pour elle aux beaux et nobles procédés; elle les pratiquait et en recevait.

Rien ne peut mieux la caractériser , que sa manière d'être avec le vieux président de Nicolaï; elle dînait chez lui, trois jours de la semaine; et les autres jours, il passait la moitié de la soirée avec elle; c'était sa confidente, son conseil ; et autant que cela se pouvait entre eux, son amie; elle l'avait sauvé de la mort dans une maladie, par ses soins, son zèle, et surtout sa résolution, au milieu des avis divers des médecins; il lui faisait une pension et tenait un carrosse à

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