Page images
PDF
EPUB

qui fit son bonheur devint sa plus belle gloire. Jamais on n'a mieux rempli ce poste si important et si délicat ; il veillait sur le coeur de Henri, avec le même soin que sur l'administration du royaume;

il se serait accusé, dans sa conscience, d'une faiblesse du roi, qu'il aurait pu empêcher, comme d'une prévarication. Il tient école, dans ses Mémoires, de tout le zèle, de toute la franchise, de toute la fermeté, que l'homme de bien doit apporter dans l'amitié des princes.

[ocr errors][merged small]

Lesgrands caractères ne sont pas seulement déplacés dans des temps d'avilissement; ils le sont encore dans ces siècles de splendeur et de soumission, où une monarchie absolue s'affermit dans une nation, plus avancée dans les beaux arts que dans les bonnes lois. . Alors ce qui s'opère de bien se fait par

d'autres mobiles que les vertus sévères et énergiques; elles ne peuvent plus même se produire , tout entières, dans les moeurs.

C'est encore beaucoup de ne dissimuler ce caractère, ni au maître, ni à la nation; de le montrer hautement, comme un auguste débris des vertus antiques ; et semblable à ces vieilles forteresses, sous lesquelles les peuples des campagnes ne vont plus se réfugier, mais qui attestent encore, dans leur désarmement, la majesté de leur ancienne protection.

Alors un courtisan de Louis XIV , le sévère Montausier, sans être un réformateur dans son siècle, est le censeur d'une cour par ses paroles; il afficheson mépris pour les malhonnêtes gens;

il dit la vérité au roi ; il élève l'héritier du trône dans les maximes d'une probité inflexible; et au moment où son élève peut devenir son maître, il lui adresse ces mots célèbres : Monsieur le Dauphin , si vous êtes honnête homme, vous m'aimerez ; si vous ne l'êtes pas, vous me haïrez; et je m'en consolerai. C'est ainsi qu'il ose ou réclamer la reconnaissance d'un bon roi, ou provoquer la colère d'un tyran; et professer cette indépendance absolue de celui qui ne craint plus rien, quand il a fait son devoir.

Le morceau suivant , qui fait Portrait, est tiré de mon Éloge de Montausier, couronné à l'Académie, en 1791.

Quelle cour pouvait menacer davantage un caractère aussi fier, aussi libre que celui de Montausier? Mais quels services ne peut-il pas y rendre? Il ose y venir ; il ose y apporter son caractère; et c'est la plus belle résolution de sa vertu.

Il me semble que je l'entends se dire à lui-mêmé : « L'exemple de mes aïeux m'in» vite à me présenter dans le palais des » rois; et ma qualité de citoyen m'ordonne » d'y demander une fonction publique.Com» ment me conduirai -je dans ce séjour? » comme un homme qui y vient faire son » devoir. J'élèverai la voix pour le faible ; » j'attaquerai l'oppresseur; je porterai au v souverain l'opinion publique ; et tou» jours je louerai ou blåmerai, selon ma » conscience. C'est un rôle , qui vaque long» temps dans les cours ; je ne le sens pas auv dessus de moi; et je m'y voue tout entier. » Quel est ce jeune roi qui se présente à son » siècle, avec de si brillantes destinées, et

qui annonce de grands sentimens! Voyons » comment il accueillera un homme qui ne » flatte pas, mais qui dément les flatteurs. » Sans doute, on sera bientôt fatigué de » moi dans ce centre des intrigues et des » faussetés; je serai encore plutôt révolté de » leurs perfidies secrètes et de leurs orgueil» leuses bassesses. Mais, je veux entrer en » guerre avec eux; si je suis vaincu , alors il » me sera permis de revenir achever ma

» vie

, pauvre et content, dans le château » de mes pères. Je vais donc à la cour; mais » je le jure , jy dirai la vérité. »

Il s'était trompé dans son attente; il trouve dans cette cour un roi, qui devient jaloux de l'existence d'un pareil homme ; et qui se croit digne de vivre et de régner, sous ses regards.

Mais il reste fidèle à son serment : aucun intérêt, aucune considération, aucune fausse bienséance ne peut jamais ni en imposer à sa pensée, ni intimider sa franchise; et ce qu'il ne peut dire , il l'exprime sur son visage, qui censure, comme ses paroles.

« PreviousContinue »